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Par Paul Nazaryan

À Marseille, la commémoration du génocide arménien est désormais éclipsée par une polémique. Le CCAF Sud a choisi de boycotter une cérémonie organisée par une mairie RN, au nom de principes présentés comme moraux. Mais au-delà de ce choix, une question bien plus fondamentale se pose : celle de la compatibilité entre engagement politique et responsabilité de dirigeant du CCAF.

Car enfin, de quoi s’agit-il ? D’une cérémonie inscrite dans le cadre républicain. D’un moment qui dépasse les clivages et engage les institutions publiques dans leur continuité. Refuser d’y participer, ce n’est pas seulement exprimer un désaccord : c’est introduire une logique de sélection politique là où devrait prévaloir un principe de rassemblement.

Mais le véritable enjeu est ailleurs.

Le CCAF n’est pas une structure partisane. Sa vocation est claire : coordonner, fédérer, représenter la diversité des associations arméniennes. Il suppose, par nature, une capacité à produire du consensus, à rechercher des compromis, à dépasser les clivages. Autrement dit, il exige une forme de neutralité et de hauteur de vue (qui, hélas, n’est pas toujours au rendez-vous).

Or cette exigence entre en contradiction directe avec l’exercice d’un mandat politique.

Être élu municipal, départemental, régional ou national, c’est appartenir à une majorité ou à une opposition. C’est défendre un programme, des positions, une ligne politique. C’est, par définition, inscrire son action dans un rapport de forces où l’intérêt du parti et de ses électeurs prime.

Peut-on, dans ces conditions, incarner simultanément une logique partisane et une fonction de rassemblement ?

La question mérite d’être posée clairement : peut-on défendre les intérêts d’un parti — qui impliquent nécessairement des choix, des exclusions, des affrontements — tout en prétendant représenter une structure dont la mission est précisément de rassembler au-delà de ces lignes ?

Ce n’est pas seulement une question d’éthique individuelle. C’est une incompatibilité structurelle.

Lorsque des responsables du CCAF sont engagés dans des sphères politiques, la confusion devient inévitable. Même animées des meilleures intentions, leurs décisions peuvent être perçues — à tort ou à raison — comme influencées par des considérations partisanes. Et cette perception suffit à fragiliser la légitimité de la parole portée.

Le boycott en est l’illustration.

S’agit-il d’un choix associatif, mû par la volonté de représenter une mémoire commune ?
Ou d’une décision politique, cohérente avec des engagements partisans ?

Dès lors, le doute s’installe — et avec lui, une perte de crédibilité.

Cette confusion des rôles intervient dans un contexte déjà fragilisé. Le CCAF Sud ne fédère plus aujourd’hui qu’une partie des associations qu’il représentait autrefois. Plusieurs structures s’en sont éloignées. La prétention à parler au nom de l’ensemble de la communauté arménienne apparaît donc de plus en plus contestable.

Dans ce cadre, l’exigence de clarté devient essentielle.

Le passage de l’engagement associatif à la politique n’a rien de problématique en soi. Il peut même être une continuité logique. Mais il suppose une règle simple : on ne peut durablement exercer les deux responsabilités à la fois sans créer une confusion des légitimités.

Certains l’ont compris et ont fait le choix de trancher, en quittant leurs fonctions associatives une fois engagés dans la vie politique. C’est le cas aujourd’hui de Julien-Dikran Harounyan, qui, à cet exemple, a démissionné de son rôle de co-président du CCAF-Sud dès qu’il a été élu au Conseil municipal de la ville de Marseille et est devenu l’un de ses adjoints. Ce choix n’est pas un détail : il est la condition de la confiance que l’électeur accorde à l’élu et il garantit à la communauté arménienne qu’elle n’est pas instrumentalisée au profit d’options partisanes qui prévalent sur ses propres intérêts.

Car au fond, le sujet dépasse largement la question du boycott. Il touche à la nature même du CCAF : est-il un espace de coordination au service de tous, ou devient-il un acteur inscrit dans le champ politique ?

À l’heure des divisions et des lignes floues, une chose paraît indispensable : réaffirmer une frontière claire entre représentation associative et engagement partisan.

Sans cette clarification, une question continuera de planer :
le CCAF Sud parle-t-il encore au nom de la communauté… ou au nom d’une ligne politique parmi d’autres ? Pour répondre à cette question, sans doute suffit-il de savoir si les actuels occupants des sièges présidentiels du CCAF-Sud sont membres ou non de partis politiques et s’ils occupent des fonctions électives. Cela vaut naturellement pour le CCAF national. Mais là, en tout cas, c’est clair depuis longtemps.