L’édito par Jacques Raffy Papazian
Depuis une dizaine de jours, un nouveau narratif s’est imposé dans une partie de la diaspora arménienne. Faute d’avoir convaincu les électeurs arméniens, certains responsables politiques ont choisi une autre voie : discréditer la démocratie arménienne elle-même.
Les propos tenus récemment sur AYP FM au sujet d’une prétendue « dictature de velours » en Arménie illustrent parfaitement cette nouvelle stratégie de communication.
Cette tribune s’inscrit dans la continuité de notre précédent article : « Mourad Papazian peut-il vraiment donner des leçons de démocratie à l’Arménie ? ». http://dlvr.it/TTQS8j
Quand les urnes détruisent un récit politique
Pendant des mois, les mêmes responsables ont annoncé l’effondrement imminent du gouvernement arménien. Ils ont relayé et commenté des sondages créditant Nikol Pachinian de seulement 16 à 19 % d’intentions de vote. Ils ont construit toute leur stratégie politique sur cette certitude : le Premier ministre était fini politiquement.
Le verdict des urnes a raconté une tout autre histoire.
Au lieu de reconnaître cette erreur d’analyse et d’en tirer les conséquences, ces mêmes responsables ont choisi de développer un nouveau discours : si les électeurs n’ont pas voté comme ils l’avaient prévu, c’est donc que l’Arménie ne serait plus une démocratie.
Le procédé est aussi simple que dangereux.
On ne devient pas une dictature parce qu’un camp perd une élection.
Une dictature se caractérise par l’absence d’élections libres, l’impossibilité de l’alternance politique, la suppression des libertés fondamentales et la confiscation du pouvoir. Utiliser ce terme à tort et à travers pour masquer une défaite politique n’est pas une analyse. C’est une fuite en avant.
L’argument des ressources de l’État : un classique de toutes les démocraties
Autre accusation devenue récurrente : l’utilisation supposée des ressources de l’État durant la campagne électorale.
Là encore, gardons raison.
Dans toutes les démocraties du monde, un dirigeant sortant bénéficie d’une visibilité institutionnelle que ses adversaires n’ont pas. En France, aux États-Unis, en Allemagne ou ailleurs, un président, un Premier ministre, un maire ou un président de région continue d’exercer ses fonctions jusqu’au dernier jour de son mandat.
Il inaugure, annonce, communique, représente son pays ou sa collectivité.
Cette situation est régulièrement dénoncée par les oppositions. C’est un débat vieux comme la démocratie représentative.
Mais personne n’en conclut automatiquement que le pays concerné est devenu une dictature.
La réalité est simple : un élu est en campagne du premier jour de son mandat jusqu’au dernier. C’est ce que l’on appelle parfois la prime du sortant. Elle existe partout.
Faire de cette réalité universelle une preuve de dérive autoritaire en Arménie relève davantage du prétexte que de l’analyse politique sérieuse.
Qui est réellement légitime pour parler au nom de la démocratie ?
Le contraste est d’ailleurs saisissant.
En Arménie, près de 1,5 million de citoyens se sont déplacés pour voter.
Voilà ce qu’est la légitimité démocratique.
En face, certains responsables qui s’autoproclament représentants de la diaspora ne mobilisent qu’environ 1 500 votants (0,12% des franco-arméniens) lors de leurs propres élections internes.
Des élections verrouillées qui permettent aux mêmes dirigeants de conserver le pouvoir depuis plus de vingt ans, grâce à des mécanismes garantissant leur reconduction quasi permanente.
Et pourtant, ce sont ces mêmes responsables qui distribuent aujourd’hui des certificats de démocratie à un État dont les dirigeants sont élus par des centaines de milliers de citoyens.
La question mérite d’être posée : qui est réellement légitime pour donner des leçons de démocratie ?
Une opposition devenue minoritaire
Les faits sont têtus.
Le principal bloc d’opposition a subi un recul considérable.
Les formations politiques qui prétendent aujourd’hui parler au nom de toute l’Arménie et de toute la diaspora représentent désormais une part de plus en plus réduite de l’électorat arménien.
Cette réalité électorale est devenue impossible à masquer.
Parler aujourd’hui de dictature n’est rien d’autre qu’une tentative de détourner l’attention de cette défaite politique.
La lustration : le sujet que certains préfèrent éviter
Il existe également un autre sujet dont on parle beaucoup moins.
Depuis 2018, une partie importante de la société civile arménienne réclame une véritable lustration du système hérité des anciens régimes.
L’objectif est simple : faire toute la lumière sur les pratiques du passé, établir les responsabilités dans le cadre de l’État de droit et récupérer, lorsque la justice le décide, les biens acquis illégalement.
Cette demande n’existe pas uniquement en Arménie.
Une partie importante de la diaspora soutient également cette démarche, convaincue qu’aucune reconstruction nationale durable ne sera possible sans assainissement de la vie publique.
Dès lors, une question se pose.
La virulence de certains discours ne traduit-elle pas aussi la crainte de voir disparaître définitivement un système qui a nourri pendant des années des réseaux d’influence politiques, économiques et médiatiques ?
Une sanction politique qu’ils refusent d’accepter
Au-delà des résultats électoraux eux-mêmes, ce scrutin ressemble à une sanction politique.
Pendant huit ans, ces groupes ont fait de l’opposition systématique leur unique stratégie. Pendant huit ans, ils ont annoncé l’effondrement imminent du gouvernement. Pendant huit ans, ils ont promis un retour rapide au pouvoir.
Les électeurs ont répondu autrement.
Et il suffit aujourd’hui de parcourir les réseaux sociaux pour constater que le rejet ne se limite pas à l’Arménie.
Dans une partie croissante de la diaspora également, la lassitude est palpable.
Leur influence est contestée.
Leur monopole autoproclamé sur la parole diasporique est remis en cause.
Leur chute est aussi visible en diaspora qu’en Arménie.
Tirez-en les conséquences
On ne peut pas continuer à salir la démocratie arménienne pour préserver des intérêts d’appareil.
On ne peut pas continuer à parler au nom de toute la diaspora lorsque l’on ne représente qu’un courant politique devenu minoritaire.
On ne peut pas continuer à ignorer le verdict des urnes lorsqu’il contredit son propre récit.
La démocratie, c’est aussi accepter le jugement du peuple lorsqu’il est défavorable.
Ce scrutin n’est pas seulement un revers électoral.
C’est une sanction politique.
Une sanction pour huit années d’opposition permanente, de prédictions erronées et d’incapacité à proposer une alternative crédible.
Après un tel désaveu, une seule attitude serait conforme aux principes démocratiques que ces responsables invoquent en permanence :
Tirez-en les conséquences.
Démissionnez.
L’Arménie mérite un débat politique à la hauteur des défis qu’elle affronte.
Et la diaspora mérite mieux que d’être prise en otage par un courant politique qui ne parle plus qu’en son propre nom.

