discours du premier ministre pour la commémoration du génocide arménien.-10
6 min de lecture

Par Jacques Raffy Papazian
30 juillet 2026
⏱ Temps de lecture : 5 min

Une enquête publiée par le Digital Forensic Research Lab (DFRLab) de l’Atlantic Council, en partenariat avec CivilNet et Erebus Intelligence, affirme avoir identifié une partie importante de l’infrastructure numérique utilisée par le réseau d’influence russe Storm-1516 pour mener des opérations de désinformation contre l’Arménie avant les élections législatives de 2026.

Les chercheurs indiquent avoir documenté 45 campagnes distinctes lancées entre le printemps 2025 et les élections de juin 2026. Selon le rapport, ces opérations s’appuyaient sur un réseau de sites internet créés spécialement pour diffuser de faux contenus, des comptes coordonnés sur les réseaux sociaux et des techniques d’amplification destinées à donner une apparence de crédibilité à des informations fabriquées ou trompeuses.

Une stratégie destinée à influencer le débat public

D’après les auteurs de l’enquête, l’objectif principal de ces campagnes était de fragiliser la confiance des citoyens dans les institutions arméniennes, de discréditer le Premier ministre Nikol Pachinian et son gouvernement, mais aussi d’alimenter les divisions au sein de la société arménienne au moment où le pays traverse une profonde réorientation géopolitique.

Le rapport explique que les enquêteurs ont pu remonter une partie de l’infrastructure numérique grâce à des techniques d’analyse en source ouverte (OSINT), notamment l’étude des noms de domaine, des hébergements, des certificats numériques, des historiques d’enregistrement et des liens techniques reliant plusieurs dizaines de sites internet. Ces analyses ont permis de mettre en évidence des schémas communs laissant penser à une coordination centralisée.

Faux médias, faux articles et amplification sur les réseaux sociaux

Selon le DFRLab, les campagnes reposaient sur la création de faux médias imitant l’apparence de véritables sites d’information, la publication de faux articles, de vidéos manipulées ou sorties de leur contexte, ainsi que sur la diffusion massive de ces contenus via des comptes coordonnés sur différentes plateformes numériques. L’objectif était de maximiser leur visibilité et de leur donner une apparence de légitimité avant qu’ils ne soient repris par d’autres comptes ou communautés en ligne.

Parmi les principaux récits identifiés figurent des accusations affirmant que le gouvernement arménien abandonnerait les valeurs chrétiennes du pays, favoriserait un prétendu agenda LGBTQ+, préparerait l’installation d’une base militaire turque en Arménie, renoncerait à la reconnaissance internationale du génocide des arméniens ou encore organiserait l’installation massive de réfugiés venus du Moyen-Orient. D’autres campagnes évoquaient de supposés accords secrets avec des gouvernements étrangers, des affaires de corruption ou des trahisons des intérêts nationaux. Les auteurs soulignent qu’ils n’ont trouvé aucune preuve venant étayer ces affirmations, qu’ils présentent comme des exemples de manipulation informationnelle.

Des narratifs adaptés aux différentes sensibilités

L’enquête indique également que ces récits étaient souvent adaptés à l’actualité afin de toucher des publics différents. Certains visaient les électeurs attachés aux valeurs traditionnelles, d’autres cherchaient à alimenter les inquiétudes liées à la sécurité nationale, aux relations avec la Russie, à la Turquie ou encore au rapprochement entre Erevan et les pays occidentaux. Cette adaptation permanente des messages est présentée comme l’une des caractéristiques des opérations modernes d’influence.

Les chercheurs soulignent également que plusieurs campagnes ne ciblaient pas uniquement le gouvernement arménien, mais aussi les partenaires occidentaux d’Erevan, en particulier la France. Selon le DFRLab, de faux contenus attribués à des médias ou à des responsables français ont été diffusés afin de donner davantage de crédibilité à certains récits de désinformation. D’autres publications affirmaient à tort que la France chercherait à transformer l’Arménie en « tête de pont » contre la Russie ou que le rapprochement entre Erevan, Paris et l’Union européenne conduirait inévitablement le pays à un affrontement avec Moscou. Les auteurs de l’enquête estiment que ces narratifs visaient à affaiblir la confiance dans les partenariats occidentaux de l’Arménie et à nourrir les divisions au sein de la société arménienne.

Une opération dans un contexte géopolitique sensible

Le DFRLab estime que l’Arménie a constitué l’une des principales cibles de cet écosystème de désinformation au cours de la période électorale. Les chercheurs rappellent que le pays occupe aujourd’hui une position stratégique, alors que ses relations avec Moscou se sont fortement dégradées ces dernières années, notamment après les événements du Haut-Karabakh et le rapprochement progressif d’Erevan avec l’Union européenne et plusieurs partenaires occidentaux.

Le rapport revient également sur Storm-1516, présenté comme un réseau d’influence déjà impliqué dans plusieurs campagnes de désinformation à l’échelle internationale. Selon le DFRLab, Microsoft et d’autres organisations spécialisées en cybersécurité ont déjà associé ce réseau à des opérations informationnelles soutenant les intérêts géopolitiques russes. Plusieurs analyses évoquent également des liens avec l’écosystème ayant succédé à l’ancienne Internet Research Agency, connue pour ses campagnes d’influence menées à l’étranger.

Les auteurs précisent toutefois que l’attribution de ce type d’opération repose sur un faisceau d’indices techniques, comportementaux et contextuels plutôt que sur une preuve unique. Leur conclusion s’appuie sur le croisement de nombreuses données numériques recueillies durant plusieurs mois d’investigation.

Une première enquête d’une série consacrée aux élections arméniennes

Cette publication constitue la première d’une série d’enquêtes annoncées par le DFRLab consacrées aux tentatives d’ingérence informationnelle ayant visé les élections législatives arméniennes de 2026. Les prochaines investigations devraient approfondir le fonctionnement de ces réseaux, leurs méthodes de diffusion et leurs mécanismes d’influence sur les plateformes numériques.

Le rapport met plus largement en évidence l’importance croissante des opérations d’influence dans les processus démocratiques contemporains. À travers l’utilisation coordonnée de faux sites d’information, de réseaux sociaux, d’infrastructures numériques complexes et de récits émotionnels, ces campagnes cherchent moins à convaincre qu’à semer le doute, polariser les opinions publiques et affaiblir la confiance des citoyens dans les institutions démocratiques.


Source

Enquête originale du Digital Forensic Research Lab (DFRLab) :
https://dfrlab.org/2026/07/29/uncovering-the-digital-infrastructure-behind-russian-interference-in-armenian-elections/