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Pendant des décennies, la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA-Dachnaktsoutioun) s’est présentée comme l’une des principales forces du nationalisme arménien en diaspora et comme un adversaire historique du régime soviétique. Pourtant, le témoignage d’un ancien haut responsable du KGB révèle une réalité beaucoup plus troublante : les services soviétiques étaient parvenus à infiltrer profondément l’organisation, jusque dans ses instances dirigeantes.

Ce témoignage est celui d’Oleg Kalugin, ancien général-major du KGB. Il fut notamment responsable de la direction « K » de la Première direction générale, chargée du contre-espionnage extérieur soviétique.

Dans ses mémoires, The First Directorate: My 32 Years in Intelligence and Espionage Against the West, publiées en 1994, Kalugin revient sur les opérations menées par le KGB contre les organisations politiques des diasporas.

LA FRA, UNE CIBLE PRIVILÉGIÉE DU KGB

La méthode soviétique ne consistait pas seulement à surveiller les organisations considérées comme hostiles à Moscou. Le KGB cherchait à les pénétrer de l’intérieur, recruter des membres et faire progresser ses agents dans leur hiérarchie.

Et lorsqu’il évoque ces organisations d’émigrés, Kalugin réserve une place particulière à la Dachnaktsoutioun.

Il affirme que la FRA fut l’organisation d’émigrés que le KGB avait infiltrée le plus profondément.

Selon son récit, les services soviétiques avaient progressivement placé tellement d’agents dans l’organisation que plusieurs avaient fini par atteindre des positions dirigeantes.

Kalugin estime que l’opération avait ainsi permis au KGB de « neutraliser » la FRA. Il affirme que, dans les années 1980, la Dachnaktsoutioun avait cessé de combattre le pouvoir soviétique en Arménie et que l’organisation ainsi que certains de ses membres avaient été cooptés par le KGB.

L’accusation est considérable : elle ne vient pas d’un adversaire politique arménien de la FRA, mais d’un homme qui avait dirigé le contre-espionnage extérieur soviétique.

Ses mémoires ne donnent toutefois pas les noms des dirigeants dachnaks concernés. Une question essentielle demeure donc : qui étaient ces hommes que le KGB était parvenu à faire accéder aux responsabilités de la FRA ?

TER-PETROSSIAN DEMANDE L’AIDE DE KALUGIN

L’histoire ne s’arrête pas à la période soviétique.

Kalugin raconte qu’en 1992, après l’indépendance de l’Arménie, des responsables dachnaks et d’autres nationalistes attaquent politiquement le président Levon Ter-Petrossian, qu’ils jugent insuffisamment nationaliste.

Selon Kalugin, Ter-Petrossian le contacte alors personnellement à Moscou. Les deux hommes se connaissaient déjà et avaient eu plusieurs conversations.

Le président arménien lui demande son aide.

Kalugin affirme avoir alors transmis à Ter-Petrossian ainsi qu’à la presse arménienne des informations sur la profonde pénétration de la FRA par le KGB durant les années 1970.

Une question reste donc entière : quels noms Kalugin avait-il communiqués à Erevan ?

Son livre ne les révèle pas.

NEUTRALISER PLUTÔT QUE DÉTRUIRE

Le témoignage de Kalugin éclaire surtout la logique soviétique vis-à-vis des organisations de diaspora.

Pour Moscou, il n’était pas nécessaire de faire disparaître une organisation politiquement hostile. La contrôler ou modifier son orientation de l’intérieur pouvait être beaucoup plus efficace.

La méthode consistait à infiltrer, recruter, faire progresser des agents et influencer progressivement les décisions prises au sommet.

La diaspora arménienne représentait un enjeu évident. Installée notamment à Paris, Beyrouth, Los Angeles ou Boston, elle disposait de médias, d’organisations politiques, de ressources financières et de relais auprès des sociétés occidentales.

Une diaspora mobilisée pouvait soutenir l’Arménie.

Mais une diaspora politiquement autonome pouvait également échapper complètement à l’influence de Moscou.

L’objectif soviétique n’était donc pas nécessairement de couper l’Arménie de sa diaspora, mais d’empêcher cette diaspora de devenir une force politique arménienne indépendante et hostile aux intérêts soviétiques.

QUE SONT DEVENUS CES RÉSEAUX APRÈS 1991 ?

C’est probablement la question historique la plus importante.

L’URSS disparaît en décembre 1991. Le KGB est démantelé et ses compétences sont réparties entre plusieurs nouvelles institutions.

Mais la disparition administrative du KGB ne fait évidemment pas disparaître du jour au lendemain ses officiers, ses archives, ses sources et les réseaux constitués pendant plusieurs décennies.

Que sont donc devenus les réseaux que le KGB avait réussi, selon l’un de ses anciens généraux, à installer jusque dans la direction de la FRA ?

Et surtout : les liens constitués pendant la période soviétique ont-ils entièrement disparu avec l’URSS ou certains ont-ils survécu dans le nouvel environnement politique russe ?

UNE QUESTION QUI REDEVIENT D’ACTUALITÉ

Plus de trente ans après la disparition de l’Union soviétique, cette histoire prend une nouvelle dimension.

L’Arménie s’est engagée dans un rapprochement historique avec l’Europe, tandis qu’une part importante de la société arménienne soutient désormais cette orientation. Pour Moscou, la diaspora occidentale constitue dans ce contexte un enjeu stratégique majeur.

Une diaspora travaillant étroitement avec Erevan peut renforcer considérablement l’ancrage occidental de l’Arménie. Elle dispose de relais politiques, économiques et médiatiques à Paris, Bruxelles, Washington et dans les grandes démocraties occidentales.

À l’inverse, une diaspora divisée, dressée contre les institutions arméniennes et engagée dans une confrontation permanente avec Erevan affaiblit directement ce potentiel.

Oleg Kalugin nous rappelle que Moscou avait compris depuis longtemps qu’il n’était pas nécessaire de contrôler des centaines de milliers d’Arméniens pour peser sur une diaspora. Il suffisait de pénétrer certaines de ses organisations et d’atteindre ceux qui occupaient des positions d’influence.

Aujourd’hui, alors que l’Arménie se tourne vers l’Europe et cherche à réduire sa dépendance historique envers la Russie, brouiller le lien entre Erevan et sa diaspora occidentale sert directement les intérêts stratégiques de Moscou.

Et ceux qui s’emploient aujourd’hui à dresser la diaspora contre l’Arménie font, consciemment ou non, exactement le jeu de Moscou.