Dans une tribune, Raffi Artalcian estime que l’intense activité politique arménienne se détourne des enjeux extérieurs pour se concentrer sur des luttes de pouvoir internes, faute d’influence réelle sur les décisions internationales. Selon lui, ce repli, aggravé par les chocs successifs de 1998, 2018 et 2020, crée un cercle vicieux qui épuise l’énergie collective sans permettre de construire une force commune pour la nation.
Dans une tribune publiée sur le sujet, Raffi Artaljian s’interroge sur la nature de l’intense activité politique observée au sein de la société arménienne. Selon lui, si les Arméniens suivent, débattent et se positionnent rapidement sur presque tous les sujets, cette effervescence politique ne constitue pas pour autant une véritable capacité politique.
L’auteur distingue deux phénomènes souvent confondus sous le terme de « politique » : d’une part, la pensée politique portant sur l’organisation de la vie collective et la construction d’une force commune au service de la nation ; d’autre part, ce qu’il appelle la « politics » au sens restreint, c’est-à-dire la lutte quotidienne pour le pouvoir, les postes et les leviers d’influence au sein du champ national. Il estime que la vie publique arménienne semble aujourd’hui dominée en grande partie par cette seconde dimension, sans que cela constitue selon lui un jugement moral sur les Arméniens, qu’il ne juge pas plus divisés ou court-termistes que d’autres nations.
Raffi Artaljian avance deux explications à ce repli sur les luttes internes. La première tiendrait à la capacité limitée de la nation arménienne à peser sur les décisions extérieures qui déterminent sa sécurité ou son environnement régional : les décisions prises à Ankara, Moscou ou Washington échapperaient largement à son influence, tandis que les luttes autour du pouvoir à Erevan ou des structures propres à la diaspora produiraient des effets plus immédiats. Selon lui, l’énergie politique se déplacerait ainsi vers les terrains où l’influence semble plus accessible, non pas parce que les enjeux internes seraient plus importants, mais parce qu’ils seraient plus atteignables.
La seconde explication avancée par l’auteur tient aux bouleversements successifs traversés par la vie politique arménienne : le changement de pouvoir de 1998, le mouvement populaire de 2018 et la guerre suivie de la défaite de 2020. Ces trois épisodes, bien que de nature différente, auraient à chaque fois ébranlé les consensus politiques antérieurs et ravivé le débat sur l’orientation de l’État, en approfondissant les divisions et la méfiance quant à la légitimité de parler au nom de l’État et de la nation. Pour Raffi Artaljian, chaque étape aurait ainsi transformé la compétition politique ordinaire en un affrontement plus profond, autour du passé, de l’orientation de l’État et de l’identité nationale.
L’auteur conclut que ces deux facteurs se renforcent mutuellement, créant selon lui un cercle auto-entretenu : la capacité limitée d’influence sur la scène internationale pousserait l’énergie politique vers les luttes internes, tandis que l’énergie consumée dans ces luttes empêcherait la construction d’une nouvelle force collective. Il illustre ce constat en relevant que différents courants se définissent aujourd’hui par opposition les uns aux autres — pouvoir contre opposition, Église contre État, Erevan contre la diaspora, ou encore l’héritage de 1991 opposé à celui de 2018 —, une dynamique qu’il ne considère pas comme un simple désaccord passager mais comme le signe, selon lui, d’une véritable culture politique installée.
Source : Mer Oughin

