Par Jacques Raffy Papazian
Dans un article publié le 12 septembre sous le titre « Arménie-Diaspora : ce que Nikol Pachinian semble oublier », les Nouvelles d’Arménie reprochent au Premier ministre arménien de réduire la diaspora à une fonction économique et de sous-estimer son rôle politique.
Le problème est que cette critique répond surtout à une caricature.
Nikol Pachinian n’a pas dit que la diaspora devait se taire, abandonner toute influence politique ou devenir une simple caisse de financement. Il a posé une question beaucoup plus dérangeante : quelle doit être, en 2026, la relation entre un État arménien souverain et plusieurs millions d’Arméniens vivant hors de ses frontières ?
Il affirme que l’Arménie ne doit pas être le mentor de la diaspora, pas davantage que la diaspora ne doit être le mentor de l’Arménie. Il défend le passage d’une logique d’assistance à une logique de partenariat. C’est ce changement de paradigme que certains semblent ne pas accepter.
La diaspora arménienne est bien plus ancienne que leurs organisations
Le premier contresens consiste à raconter l’histoire de la diaspora comme si elle se confondait avec celle des organisations qui prétendent aujourd’hui la représenter.
La diaspora arménienne n’est pas née en 1915.
Depuis des siècles, des communautés arméniennes étaient implantées de la Méditerranée à la Perse, de l’Inde à l’Europe. Elles commerçaient, négociaient, transmettaient et reliaient des espaces politiques et culturels différents.
La diaspora arménienne fut aussi une civilisation d’intermédiation, capable de circuler entre plusieurs mondes tout en conservant son identité.
Le génocide a évidemment provoqué une rupture gigantesque et une nouvelle dispersion, mais il n’a pas créé cette réalité historique.
Pourquoi est-ce essentiel ?
Parce que la diaspora est plus ancienne, plus vaste et plus complexe que les appareils qui veulent aujourd’hui en revendiquer la représentation.
Elle n’appartient à aucun parti, aucun conseil, aucun journal, aucune fédération.
Et certainement à aucune personnalité.
C’est précisément là que l’article des Nouvelles d’Arménie entretient une confusion permanente : il parle de « la diaspora », puis glisse vers les « organisations historiques », comme si les deux termes étaient interchangeables.
Ils ne le sont pas.
Depuis quand l’ancienneté vaut-elle mandat ?
Les Nouvelles d’Arménie reprochent à Erevan de vouloir « choisir ses interlocuteurs » ou contourner certaines institutions existantes.
Mais pourquoi ces institutions seraient-elles, par nature, les interlocuteurs obligatoires de l’État arménien ?
Qui leur a donné ce mandat ?
À quelle élection ?
Avec quelle participation ?
Au nom de quelle proportion réelle de la diaspora ?
L’ancienneté n’est pas un suffrage universel.
Avoir existé longtemps n’accorde aucun droit perpétuel de parler au nom des autres.
La diaspora de 2026 est composée d’entrepreneurs, de chercheurs, de médecins, d’ingénieurs, d’artistes, d’universitaires, de nouvelles associations, de générations plus jeunes, mais aussi d’une immense majorité d’Arméniens qui ne sont membres d’aucune structure communautaire traditionnelle.
Ont-ils moins de légitimité ?
Certainement pas.
Si la diaspora est réellement plurielle, alors l’Arménie a parfaitement le droit de parler avec tous ses acteurs sans passer obligatoirement par une poignée d’intermédiaires.
Ce n’est pas « diviser la diaspora ».
C’est mettre fin à un monopole de fait.
La diaspora n’appartient à aucun gouvernement. Très bien.
L’article affirme que « la diaspora n’appartient à aucun gouvernement ».
Personne ne le conteste.
La diaspora n’appartient pas davantage aux organisations dites historiques.
Et surtout, l’Arménie n’appartient pas à la diaspora.
La République d’Arménie possède un territoire, des institutions, des élections, un Parlement, un gouvernement, une armée et une diplomatie.
La souveraineté appartient à ses citoyens.
La diaspora peut conseiller, critiquer, manifester, faire du lobbying, investir et combattre politiquement les choix du gouvernement.
Mais elle ne possède aucun droit de cogestion de la République d’Arménie.
L’influence diasporique est légitime.
La souveraineté diasporique n’existe pas.
Le remarquable aveu des Nouvelles d’Arménie
L’un des passages les plus étonnants de l’article concerne l’influence étrangère.
Les NAM reprochent à Pachinian d’avoir déclaré que certains réseaux diasporiques pouvaient servir de vecteurs d’influence à des puissances étrangères.
Puis leur article concède tranquillement :
« Le risque existe évidemment. »
Dès lors, où est le scandale ?
Si ce risque existe, le Premier ministre de la République d’Arménie a parfaitement le droit de l’évoquer.
L’article répond ensuite que l’État arménien est lui aussi soumis aux influences américaines, européennes, russes, turques ou iraniennes.
Mais cela ne réfute absolument rien.
Toutes ces influences existent simultanément. Il est donc légitime de se demander par quels canaux elles s’exercent.
Par la diplomatie.
Par l’économie.
Par les médias.
Par les ONG.
Et potentiellement par certains réseaux diasporiques.
Pourquoi ce dernier canal devrait-il être tabou ?
Et la Russie dans tout cela ?
La contradiction devient encore plus flagrante lorsqu’on observe certaines structures diasporiques installées en France.
Depuis des années, elles dénoncent avec insistance « l’influence occidentale » en Arménie, l’action des ONG, le rapprochement avec les États-Unis ou avec l’Union européenne. Mais elles se montrent beaucoup moins inquiètes lorsqu’il s’agit de l’influence russe, pourtant autrement plus ancienne, plus profonde et plus structurante dans la vie politique, économique, militaire et médiatique arménienne.
C’est là que le discours devient difficilement crédible.
Pendant des décennies, la Russie ne s’est pas contentée d’être un partenaire parmi d’autres. Elle a occupé une position dominante dans des secteurs stratégiques de l’Arménie, dans sa sécurité, son énergie, ses infrastructures et ses alliances militaires.
Le rapprochement avec l’Europe et les États-Unis intervient justement dans un contexte de diversification et de recherche d’une plus grande autonomie stratégique.
Présenter cette ouverture comme une dangereuse « pénétration occidentale », tout en minimisant le rôle des relais politiques et idéologiques de Moscou, relève donc d’un singulier deux poids deux mesures.
La contradiction est encore plus forte lorsqu’un parti ou une organisation de diaspora installée en France défend, dans le débat politique arménien, des positions favorables au maintien de l’Arménie dans l’orbite russe.
On ne peut pas vivre en Occident, bénéficier de ses institutions démocratiques, de ses libertés et de ses réseaux politiques, puis expliquer aux citoyens d’Arménie que leur avenir devrait rester arrimé à Moscou.
Aujourd’hui, le problème le plus lourdement hérité par l’Arménie n’est pas une supposée occidentalisation excessive.
C’est le poids de décennies de dépendance russe dont elle cherche progressivement à s’affranchir.
L’Arménie n’est plus une cause sans État
C’est probablement ici que réside le fond de la rupture.
Une partie de la diaspora continue à concevoir l’Arménie comme une cause.
La République d’Arménie, elle, doit se comporter comme un État.
Ce n’est pas exactement la même chose.
Une organisation diasporique peut décider que sa priorité absolue est la mémoire du génocide, la question de l’Artsakh ou une revendication historique.
Un gouvernement arménien doit penser simultanément à la défense de ses frontières, à son économie, à l’énergie, aux transports, aux alliances, à la démographie, à ses relations avec ses voisins et à la survie quotidienne de son État.
Ces priorités peuvent converger.
Elles peuvent aussi diverger.
Et lorsqu’elles divergent, ce sont les institutions de la République d’Arménie qui doivent décider de la politique de la République d’Arménie.
Pas Paris.
Pas Los Angeles.
Pas Moscou.
Pas Beyrouth.
La Turquie : la mémoire n’est pas une politique étrangère
Le même raisonnement vaut pour Ankara.
Les Nouvelles d’Arménie suggèrent que la normalisation avec la Turquie entraînerait une prise de distance avec certains éléments de la « cause arménienne ».
C’est là encore confondre mémoire et diplomatie.
Le génocide arménien appartient à notre histoire et à notre mémoire collective.
Mais la Turquie restera géographiquement voisine de l’Arménie.
Une politique étrangère sérieuse doit donc se demander comment organiser cette relation.
Cela ne signifie ni oublier, ni pardonner, ni renoncer.
Cela signifie gouverner un État réel plutôt qu’entretenir éternellement une posture symbolique depuis plusieurs milliers de kilomètres.
On peut contester les conditions de la normalisation.
On peut demander davantage de garanties.
Mais considérer tout dialogue comme une compromission revient à condamner l’Arménie à l’immobilité.
Le véritable sujet : qui parle au nom de qui ?
Tout le reste ramène finalement à cette question.
Qui représente réellement la diaspora ?
Certainement pas quelques structures parce qu’elles existent depuis longtemps.
Certainement pas quelques médias parce qu’ils bénéficient d’une visibilité historique.
Certainement pas quelques dirigeants communautaires parce qu’ils fréquentent depuis plusieurs décennies les mêmes cercles institutionnels.
La diaspora appartient à tous ceux qui la composent.
Y compris à ceux qui ne souhaitent plus passer par ces structures.
C’est pourquoi le modèle évoqué par Pachinian avec TUMO, COAF ou Firebird AI est intéressant : non parce qu’il résumerait toute la diaspora, mais parce qu’il montre qu’il est possible de connecter directement des compétences, des réseaux et des ressources mondiales aux besoins de l’Arménie.
C’est finalement revenir à l’une des fonctions historiques les plus profondes de la diaspora arménienne : faire le pont.
Créer des connexions.
Mettre en relation plusieurs mondes.
Et non ériger quelques organisations en douane obligatoire entre l’Arménie et les Arméniens du monde.
Et si le véritable problème était devenu beaucoup plus personnel ?
À force de présenter chaque remise en cause des anciens équilibres comme une attaque contre « la diaspora », on finit par se demander si le véritable sujet est encore la diaspora elle-même.
Ou simplement la perte d’influence de certains de ses dirigeants.
Le signal politique envoyé ces derniers mois est difficile à ignorer.
Ara Toranian et Mourad Papazian n’ont pas été conviés à l’inauguration de la nouvelle ambassade d’Arménie à Paris en avril dernier. L’épisode a illustré publiquement la dégradation de leurs rapports avec Erevan.
Mais un autre épisode récent est encore plus révélateur.
Le 2 septembre, une exposition consacrée aux prisonniers arméniens détenus en Azerbaïdjan devait être inaugurée devant l’Hôtel de Ville de Paris. L’événement a bien eu lieu, mais la participation des élus de la mairie de Paris prévue à cette occasion a finalement été annulée
Mourad Papazian a expliqué que cette décision serait intervenue sous l’effet de pressions du Quai d’Orsay, dans un contexte de pression exercée par Bakou.
Si cette interprétation est correcte, alors le revers est sérieux.
D’autant que la mairie de Paris avait jusqu’ici fait quasiment un sans-faute sur les dossiers arméniens : soutien politique, mobilisation sur l’Artsakh, engagement sur la question des prisonniers et présence régulière aux côtés de la communauté arménienne.
Et d’autant plus que Mourad Papazian affirmait encore récemment que le CCAF avait réduit l’influence de l’Azerbaïdjan en France à « zéro ».
Quelques mois plus tard, alors qu’une exposition consacrée précisément aux prisonniers arméniens est organisée devant l’Hôtel de Ville de Paris, les élus municipaux initialement annoncés se retirent de l’événement.
Difficile, dans ces conditions, de continuer à parler d’une influence azerbaïdjanaise inexistante.
Ce revers ne doit évidemment réjouir personne.
Mais il doit obliger à réfléchir.
Car la question n’est pas seulement de savoir qui a exercé une pression.
Il faut également regarder comment l’opération elle-même avait été pensée.
Pourquoi organiser une inauguration un jour de rentrée scolaire, à 10 heures du matin ?
Était-ce réellement le moment le plus efficace pour créer un rapport de force médiatique et politique ?
Ou fallait-il surtout apparaître devant l’Hôtel de Ville, à côté des élus, pour entretenir l’image d’une représentativité désormais ouvertement contestée en Arménie même, au Parlement comme dans les médias ?
C’est ici que le problème de méthode devient évident.
La diplomatie d’influence ne consiste pas à montrer que l’on agit.
Elle consiste à obtenir un résultat.
Et lorsque l’objectif est la libération de prisonniers, la logique du résultat doit passer avant la logique d’exposition personnelle.
Cet épisode montre surtout ce que produit le manque de coordination.
Lorsque les relations avec Erevan sont cassées, lorsque chacun mène ses propres opérations et lorsque la communication remplace progressivement la stratégie commune, on finit par perdre des batailles qui auraient peut-être pu être évitées.
Et celle-ci fait particulièrement mal parce qu’elle concerne les prisonniers.
La cause méritait mieux qu’un revers institutionnel devant la mairie de Paris.
Elle méritait une préparation commune, une coordination politique, un travail avec le Quai d’Orsay, la Ville, les parlementaires, Erevan et tous ceux susceptibles d’obtenir concrètement des résultats.
On ne mesure pas l’influence au nombre de communiqués, d’invitations ou de photos.
On la mesure à ce que l’on obtient.
À force de se rêver en diplomatie parallèle, le naufrage finit par devenir réel.
Il faut remettre chacun à sa place. Les chefs d’État arménien et français dirigent leur État. Les élus français et arméniens légifèrent et portent la voix de leurs électeurs. Et nous, responsables associatifs et acteurs de diaspora, nous appartenons à la société civile, en France comme en Arménie.
Cette distinction n’est pas un détail institutionnel. C’est une boussole. Et c’est précisément cette boussole qui a été perdue.
À force de vouloir se substituer aux diplomates, aux élus ou aux gouvernements, certains ont fini par confondre influence et pouvoir, représentation et souveraineté, visibilité et légitimité.
Il faut parfois savoir passer la main
Ara Toranian n’est manifestement plus en odeur de sainteté auprès des autorités arméniennes.
Cela peut lui déplaire.
Il peut combattre Nikol Pachinian.
Il peut publier autant d’éditoriaux qu’il le souhaite.
Mais il ne peut pas éternellement transformer sa propre rupture avec Erevan en crise existentielle entre l’Arménie et toute sa diaspora.
La diaspora est beaucoup plus vaste que lui.
Et le CCAF devrait être beaucoup plus vaste que les parcours personnels de ses dirigeants.
Lorsque les relations avec l’État arménien sont à ce point dégradées, lorsque la stratégie collective se fragmente et lorsque des revers concrets apparaissent, il devient légitime de poser la question du renouvellement.
Pas pour faire plaisir à Erevan.
Pas pour se soumettre au gouvernement arménien.
Mais simplement parce qu’une organisation d’influence doit être jugée sur son efficacité.
Le récent revers de l’Hôtel de Ville suffit à rappeler une chose : l’influence ne se proclame pas, elle se mesure aux résultats.
Ara Toranian explique aujourd’hui que Nikol Pachinian ne comprendrait pas la diaspora.
Peut-être devrait-il d’abord regarder ce qui ne fonctionne plus dans sa propre manière de la représenter.
Quand l’ego commence à prendre le pas sur la logique du résultat, il faut savoir passer la main.
Et à ce stade, Ara Toranian et Mourad Papazian feraient peut-être mieux de démissionner plutôt que de raconter que l’Arménie cherche à affaiblir sa diaspora.
La diaspora ne s’affaiblirait pas parce qu’Ara Toranian et Mourad Papazian quitteraient leurs fonctions. Elle s’affaiblit lorsqu’une poignée de responsables communautaires agit sans coordination réelle avec Erevan et se retrouve en décalage manifeste avec la ligne de l’État français.
Et s’ils refusent malgré tout de passer la main, alors une question demeure : est-ce vraiment uniquement pour défendre l’Arménie, ou aussi pour conserver cette visibilité personnelle qui permet de s’afficher au dîner du CCAF avec les candidats à la présidentielle, puis de bomber le torse au prochain 24 avril, en plein entre-deux-tours, aux côtés du favori de l’élection présidentielle française ?
À ce stade, il est difficile d’y voir uniquement un choix désintéressé au service de l’Arménie.
Qu’ils prouvent que j’ai tort : qu’ils démissionnent.

