discours du premier ministre pour la commémoration du génocide arménien.-9
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Par Paul Nazaryan

Réuni samedi 10 octobre à Décines, le Conseil national du CCAF devait définir ses prochaines orientations. Mais derrière le compte rendu très institutionnel publié par les Nouvelles d’Arménie, c’est surtout l’essoufflement d’une organisation dont les priorités semblent de plus en plus éloignées des besoins concrets de la communauté arménienne de France.

Premier constat : huit mois après les élections censées renouveler le visage du CCAF, seulement 19 participants auraient été recensés pour un Conseil national de 40 membres. L’article 7.2 B.1 des statuts prévoit pourtant un quorum d’au moins la moitié des conseillers présents ou représentés. Sans procurations, ce seuil n’aurait donc pas été atteint. Par ailleurs, nous n’avons pas trouvé de liste complète et actualisée des 40 membres sur les supports officiels de l’organisation. Une participation aussi limitée et ce manque de visibilité interrogent sur le fonctionnement de cette instance.

Mais à quoi bon organiser une réunion nationale lorsqu’aucune décision concrète n’est rapportée ? Une simple visioconférence aurait-elle suffi ? À lire le compte rendu, cette rencontre semble avoir davantage servi à produire une photographie institutionnelle qu’à annoncer de nouvelles orientations.

D’une ambition collective à une organisation sans projet

Il fut un temps où les organisations arméniennes de France poursuivaient des objectifs précis. La reconnaissance du génocide arménien, obtenue par la loi du 29 janvier 2001, constituait une ambition législative identifiable. Les années suivantes ont été marquées par la longue bataille pour la pénalisation de sa négation, notamment avec la censure constitutionnelle de la loi de 2012.

Parallèlement, les générations précédentes ont construit des écoles, des maisons de la culture, des centres communautaires, des journaux et des radios. Ces réalisations ont joué un rôle fondamental dans la préservation de notre identité et la transmission de notre histoire.

Mais depuis une quinzaine d’années, quelle innovation majeure, quel nouveau projet structurant, quelle ambition collective le CCAF peut-il présenter ?

Le problème n’est pas seulement l’absence d’objectifs chiffrés annoncés pour développer les écoles ou de budgets présentés pour soutenir de nouvelles institutions culturelles. C’est surtout l’absence de réflexion visible sur l’évolution des outils de transmission.

Car les acquis du passé, aussi précieux soient-ils, ne suffisent plus. Certains centres communautaires peinent à attirer les nouvelles générations, tandis que les médias historiques doivent désormais composer avec une transformation profonde des usages et des audiences.

En quinze ans, le monde a basculé. Les réseaux sociaux ont bouleversé la circulation de l’information et les formes d’engagement. Aujourd’hui, une nouvelle révolution s’accélère : celle de l’intelligence artificielle.

Ces technologies représentent pourtant des opportunités considérables pour la transmission de la langue arménienne, la préservation du patrimoine, l’éducation de nos enfants et le développement de médias modernes capables de toucher une diaspora mondialisée.

Or, ces enjeux sont absents des priorités présentées dans le compte rendu du Conseil national. Un silence qui interroge sur la capacité de ses dirigeants à anticiper les transformations qui détermineront l’avenir de notre communauté.

Pendant que certaines organisations continuent de privilégier leurs méthodes traditionnelles, une nouvelle génération d’acteurs associatifs et médiatiques s’est déjà emparée des outils numériques et explore les possibilités offertes par l’intelligence artificielle.

L’avenir de la diaspora ne se construira pas en entretenant indéfiniment les acquis du passé, mais en développant les instruments de transmission de demain, avec des projets, des financements et des objectifs mesurables.

Des dîners et des photographies comme feuille de route ?

Le lobbying auprès des élus français peut évidemment avoir son utilité. Mais encore faut-il qu’il débouche sur des engagements concrets, des financements et des résultats vérifiables.

Or, à lire le compte rendu de cette réunion, la feuille de route du CCAF pour les prochains mois semble principalement s’articuler autour de deux échéances : son traditionnel dîner parisien et les commémorations du 24 avril, en pleine période de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle.

La perspective semble être de réunir les candidats à la présidentielle, de recueillir leurs déclarations de soutien et de bénéficier de leur présence médiatique, avant de retrouver certains d’entre eux lors des commémorations du génocide arménien.

Mais s’afficher aux côtés d’un candidat susceptible d’accéder à l’Élysée ne constitue pas, en soi, un projet communautaire.

La diaspora n’attend pas uniquement des déclarations prononcées lors de dîners prestigieux, sans engagements précis ni suivi dans le temps. Elle attend des réalisations, des budgets, des écoles, des outils modernes de transmission et des perspectives pour ses enfants.

Une photographie avec un responsable politique ne remplace pas une politique. Une déclaration de soutien ne construit pas une école. Et un dîner, aussi prestigieux soit-il, ne saurait tenir lieu de stratégie nationale.

Le CCAF est-il encore prioritairement tourné vers les besoins des Arméniens de France ou ses relations avec les élus français occupent-elles désormais une place disproportionnée dans son action ?

Alors que certains de ses responsables entretiennent une opposition politique marquée au gouvernement arménien, cette interrogation prend une dimension supplémentaire. Entre relations institutionnelles, enjeux politiques locaux et prochaines échéances électorales, la nécessité d’une feuille de route communautaire indépendante et mesurable devient essentielle.

Prisonniers arméniens : distinguer mobilisation et résultats diplomatiques

Autre sujet mis en avant : la mobilisation pour les prisonniers arméniens détenus en Azerbaïdjan.

Le CCAF place aujourd’hui cette question au centre de sa communication. Il s’agit évidemment d’une cause fondamentale, qui mérite une mobilisation internationale constante.

Mais il convient de distinguer les campagnes de sensibilisation des résultats diplomatiques concrets.

Les libérations obtenues résultent de négociations et de décisions impliquant les États concernés, notamment les autorités arméniennes et leurs partenaires internationaux. Les organisations de la diaspora peuvent contribuer à maintenir la pression politique et médiatique, mais elles ne sauraient s’attribuer à elles seules le résultat de ces négociations.

Cette distinction mérite d’être rappelée, particulièrement lorsque certains responsables du CCAF expriment régulièrement leur opposition au gouvernement arménien.

La défense des prisonniers doit rester une cause humanitaire qui rassemble, et non devenir un instrument de rivalité politique entre Arméniens.

Une diaspora qui avance, un CCAF prisonnier de ses choix politiques ?

Au fond, cette réunion de Décines résume le malaise : une organisation qui semble peiner à mobiliser ses propres conseillers, dont le compte rendu ne présente aucune ambition communautaire véritablement nouvelle et dont les priorités paraissent davantage dictées par le calendrier électoral français que par les transformations de notre diaspora.

Le contraste sera d’autant plus saisissant que, du 5 au 8 novembre prochain, Erevan accueillera le Sommet mondial de la diaspora arménienne, auquel une centaine de Franco-Arméniens devraient participer.

Bien que ces deux événements ne soient pas de même nature, la comparaison entre les 19 participants recensés à Décines et cette mobilisation annoncée à Erevan est politiquement révélatrice : une partie de la diaspora entend poursuivre le dialogue, construire des partenariats et travailler directement avec les institutions de la République d’Arménie.

Pendant ce temps, certains dirigeants du CCAF semblent être devenus prisonniers de leurs propres choix politiques, de leur opposition au gouvernement arménien et de leurs rapports avec l’opposition.

À force de vouloir combattre le gouvernement de l’Arménie, ils risquent surtout de s’isoler de l’Arménie elle-même.

L’avenir de la diaspora ne se jouera ni dans les dîners prestigieux ni sur les photographies aux côtés des candidats à la présidentielle, mais dans notre capacité à transmettre, à innover et à construire des projets concrets pour les générations futures.