Source originale : FIP.am — traduction française
La « Plateforme de vérification des faits » a récemment reçu un ensemble de documents attestant d’opérations systématiques d’influence politique et informationnelle menées par des cercles russes dans plusieurs pays européens, dont l’Arménie.
Ces documents auraient très probablement fuité à la suite d’une cyberattaque. Ils comprennent des documents, correspondances, captures d’écran, rapports, plans et autres éléments de la « Social Design Agency » (SDA), une structure opérant de facto sous l’autorité de Sergueï Kirienko, premier adjoint au chef de l’administration présidentielle russe.
Les documents contiennent des schémas, supports de planification, rapports et synthèses de résultats liés à des campagnes d’information déjà menées ou prévues par l’agence en Arménie, en France, en Ukraine, en Allemagne, en Moldavie, en Norvège et dans d’autres pays.
Parmi les outils employés figurent la création de sites « doppelgänger », la diffusion de fausses informations, l’organisation d’actions de terrain, d’opérations de sabotage et d’autres actions, ainsi que l’implication d’experts et de leaders d’opinion chargés de relayer les récits souhaités.
Les documents divulgués contiennent des supports et plans destinés à influencer les sociétés de ces pays. En Europe, les actions ont principalement visé à générer de la colère contre l’Ukraine, les migrants et parfois l’Arménie, à soutenir les forces d’extrême droite et à promouvoir d’autres narratifs russes. Des efforts importants ont également été consacrés à discréditer le président ukrainien Volodymyr Zelensky, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian et la présidente moldave Maia Sandu.
De nombreuses opérations ont été planifiées et réalisées sous faux drapeau. Certaines opérations visant l’Arménie ont ainsi été conçues pour donner l’impression qu’elles étaient coordonnées depuis la Turquie, tandis que les opérations contre la France ont été menées sous le faux drapeau de l’Ukraine ou du parti arménien Dachnaktsoutioun. Différentes personnalités apparaissent dans ces actions : un général américain à la retraite, un ancien député du Bundestag allemand, un oligarque roumain, etc.
Les personnes apparaissant dans les correspondances utilisent des pseudonymes. Il est toutefois possible d’y identifier Sergueï Vladlenovitch Kirienko, désigné par les initiales « SVK », ainsi que Sofia Avraamovna Zakharova, employée de la même administration, sous le pseudonyme « Kristin Kiler ».
Les échanges internes montrent que les acteurs prennent des mesures sérieuses pour se dissimuler et éviter les fuites. Mais, à en juger par les éléments divulgués, ces mesures n’ont pas suffi. Par ailleurs, une cinquantaine de personnes liées à ce centre ont récemment été placées sous sanctions britanniques.
Arménie
L’agence a mené des campagnes visant à discréditer les autorités arméniennes et à déstabiliser la vie politique intérieure du pays. La plus connue du public arménien est l’opération dite de « Marseille ».
L’an dernier, un site français récemment créé avait affirmé que le Premier ministre arménien Nikol Pachinian avait acheté une luxueuse villa de plusieurs millions de dollars à Marseille. FIP.am avait alors établi que la source n’était pas fiable et que l’information était infondée et fausse. Le site ayant publié l’article a ensuite été fermé.
Dans une lettre adressée à Sofia Zakharova, une personne utilisant le pseudonyme Edward Bernays affirme qu’il y a eu « un succès concernant l’Arménie » et que « l’histoire du scandale de corruption a été reprise par les médias arméniens et les leaders d’opinion ».
La correspondance indique qu’il a été possible de provoquer une confrontation politique interne entre le pouvoir et l’opposition. L’auteur propose ensuite de consulter, dans les pièces jointes, le rapport complet de cette « opération réussie ».

Les documents divulgués contiennent également le rapport complet, qui présente les médias arméniens et les pages de réseaux sociaux ayant repris le faux article. Selon le rapport, 17 agents ont contribué à sa diffusion, l’article a obtenu environ 10,6 millions de vues, tandis que son démenti en a obtenu environ 1,1 million.

Le rapport inclut également des captures de commentaires Facebook présentant les discours de haine générés par l’opération.

D’après les documents divulgués, le site russophone « Yerevan1 » appartient à l’agence. Sa principale mission serait de former une attitude négative envers le Premier ministre Nikol Pachinian au sein de la communauté arménienne de Russie.
Cette appartenance ressort de plusieurs documents divulgués.

Cette ressource publie régulièrement des articles visant les autorités arméniennes. Les fichiers divulgués contiennent, par exemple, le texte d’une analyse astrologique sur l’avenir politique de Nikol Pachinian, publiée sur le site en mai 2026.
Un autre fichier révèle le volume mensuel et les formats d’articles devant être publiés sur le site.

L’agence a également élaboré le projet « Base de connaissances auto-alimentée — Arménie », visant la création de plus de 50 000 sites clones de type Wikipédia.
Ces sites devaient être optimisés pour le référencement naturel afin d’apparaître plus haut dans les moteurs de recherche comme Google. L’objectif était aussi d’influencer les réponses produites par des intelligences artificielles comme ChatGPT lorsqu’elles seraient interrogées sur des responsables politiques.

L’agence a aussi lancé une prétendue « plateforme médiatique panarménienne », dont le nom n’est toutefois pas clairement indiqué dans les fichiers divulgués.
Selon la description du média, celui-ci cible les communautés arméniennes des États-Unis, du Liban, d’Iran, de France et d’autres pays, en promouvant les relations d’alliance avec la Russie, les « dangers venus de l’Occident » et en ciblant également la normalisation des relations avec la Turquie.
Un autre document décrit un projet visant l’Arménie : il y est question de discréditer une personnalité politique X par la diffusion de contenus diffamatoires et de soutenir un opposant présenté comme victime de « persécution politique ».

France
Parmi les documents étudiés par FIP.am, les plans et rapports concernant les opérations menées en France sont particulièrement nombreux. Ces opérations visaient à encourager les sentiments négatifs contre les migrants et l’Ukraine, à diffuser la haine sur des bases religieuses, mais aussi à aggraver les relations arméno-turques et arméno-azerbaïdjanaises.
À cette fin, à la fin du mois d’avril de l’année précédente, l’agence a planifié et réalisé l’opération « Journée de mémoire ». Des personnes se présentant comme des dachnaks devaient distribuer près des ambassades de Turquie et d’Azerbaïdjan à Paris des tracts et affiches ornés de myosotis. L’action devait être menée dans la nuit du 23 au 24 avril, puis les exécutants devaient quitter la France le lendemain.

Les recherches en ligne ont montré qu’une telle opération a effectivement eu lieu, au moins près de l’ambassade d’Azerbaïdjan. Toutefois, ses exécutants, des ressortissants serbes, n’ont pas respecté le plan : ils n’ont pas quitté la France et ont mené en septembre une autre action, beaucoup plus retentissante.
En septembre de l’année précédente, des têtes de porc coupées ont été retrouvées près de plusieurs mosquées en France, provoquant de fortes tensions au sein de la communauté musulmane. Selon les documents étudiés par FIP.am, cette opération a été menée par la même agence.

Le rapport de l’agence et les révélations ultérieures des forces de l’ordre montrent que l’opération, intitulée « Tête de porc », ne s’est pas déroulée sans difficultés, notamment avec les gardiens des mosquées. Certains participants arrêtés ont admis avoir aussi participé, en avril de la même année, à la distribution de myosotis à Paris.
Une autre opération menée en France apparaît dans des captures de correspondance. Elle prévoyait de trouver 500 voitures de luxe en France, d’y apposer des plaques ukrainiennes et de prendre deux photos de chaque véhicule. Les employés discutaient de rémunérations plus élevées pour les voitures très chères, comme Rolls-Royce, Lamborghini ou Ferrari. L’objectif était de diffuser ces images sur les réseaux sociaux français afin de réduire le soutien public à l’Ukraine.

Une autre action visait à attiser les sentiments antimusulmans : de la peinture verte, associée à l’islam, a été versée devant trois synagogues, un restaurant juif et d’autres lieux de rassemblement juifs. Comme indicateur de réussite, il a été rapporté que les médias français et israéliens de premier plan avaient couvert l’incident. L’enquête a ensuite montré que cette action avait également été menée par des citoyens serbes.

Parmi les actions planifiées en France mais, semble-t-il, non encore réalisées, figure l’opération « Général ». Des personnes se présentant comme mandatées par la fondation de la Première dame d’Ukraine, Olena Zelenska, devaient profaner la statue de Charles de Gaulle en y écrivant « Gloire à l’Ukraine ». Les participants devaient déclarer qu’il s’agissait d’une réponse aux déclarations prorusses du petit-fils de Charles de Gaulle.

Une autre action planifiée contre les migrants prévoyait de jeter dans la Seine des poupées sexuelles gonflables blanches et noires. Elle devait avoir lieu après l’opération « Tête de porc », mais a été reportée puis vraisemblablement annulée après l’arrestation des participants.
Les plans concernant la France pour 2026 sont particulièrement révélateurs. Ils incluent l’introduction de comptes automatisés sur diverses plateformes sociales, capables de générer du contenu à l’aide de l’intelligence artificielle. Il était prévu de produire et diffuser 540 vidéos au cours de l’année.
Allemagne et Norvège
FIP.am indique que les documents montrent la planification de campagnes de désinformation et de scandales politiques en Europe.
Concernant la Norvège, les documents évoquent une campagne d’information visant à provoquer un scandale politique autour du Forum sur la gouvernance de l’Internet 2025, organisé du 23 au 27 juin 2025, et à discréditer la Norvège en tant qu’organisatrice.

La campagne informationnelle russe a été menée à plus grande échelle en Allemagne. Les opérations y ont été particulièrement actives lors des élections législatives de 2025, le Bundestag 2025. Les documents attestent d’une tentative de grande ampleur d’influencer la vie politique intérieure et les élections du pays.
Avant les élections, des autocollants représentant Robert Habeck, candidat des Verts, avec l’inscription « Sois plus vert », ont notamment été collés sur des voitures endommagées afin de le discréditer.
Le document « Projets 2026 » mentionne également une « Base de connaissances auto-alimentée — Allemagne », qui compte déjà plus de 200 000 pages. Le but est de promouvoir des narratifs prorusses dans les moteurs de recherche grâce à l’intelligence artificielle et au SEO. Un autre projet, « Canal russe », prévoyait la production mensuelle d’environ 400 longs articles et dépêches destinés à l’Allemagne, diffusés sur VK, Telegram, Facebook et X.
Une capture d’un courriel envoyé par Sofia Zakharova montre des mécanismes concrets d’influence sur la politique allemande, impliquant des responsables politiques et des médias locaux. Selon la correspondance, un accord aurait été conclu avec Maximilian Krah, député européen du parti AfD, présenté dans ce programme comme un leader d’opinion. La diffusion de ses interventions sur les plateformes sociales y est discutée.
Les documents font apparaître un objectif central : influencer la phase préélectorale des élections au Bundestag de février 2025. Une initiative de la coprésidente de l’AfD, Alice Weidel, est notamment évoquée : organiser des débats en visioconférence avec des figures politiques russes importantes, comme Maria Zakharova, porte-parole officielle du ministère russe des Affaires étrangères.
Selon les échanges, le général-major américain à la retraite Paul Vallely aurait été activement impliqué dans les opérations en Allemagne.
Les documents mentionnent aussi un projet européen intitulé « Mitteleuropa », visant à créer une alliance politique et économique entre l’Autriche, la Hongrie et la Slovaquie afin d’affaiblir l’influence de l’Allemagne et de la France au sein de l’Union européenne.
Dans le cadre de cette stratégie, il était également prévu de créer des groupes de réflexion destinés à cibler des journalistes et experts européens, en diffusant l’idée que l’appartenance à l’Union européenne nuit aux intérêts nationaux.
Ukraine
Les opérations contre l’Ukraine ressemblent, à certains égards, à celles menées contre l’Arménie. Elles sont parfois identiques. L’une des opérations considérées comme les plus réussies est la diffusion de la fausse information selon laquelle Volodymyr Zelensky aurait acheté un bien immobilier dans la tour Burj Khalifa, aux Émirats arabes unis. Selon les rapports internes de l’agence, cette opération aurait généré 86 millions de vues. Dans les documents, elle est simplement appelée « Burj Khalifa ».

Une autre opération contre l’Ukraine consistait à créer des chaînes Telegram se faisant passer pour pro-ukrainiennes, mais poussant progressivement des narratifs russes selon lesquels la défaite serait inévitable. Les plans d’action distinguent quatre objectifs : discréditer les dirigeants politico-militaires, diviser les élites, désorienter la population et démoraliser les forces armées. Tous ces objectifs devaient être atteints sans messages directement prorusses, de manière dissimulée.
Moldavie
Dans les documents étudiés par FIP.am, les informations concernant la Moldavie portent principalement sur les tentatives de discréditer la présidente Maia Sandu et d’établir une influence supposée dans l’espace médiatique régional.
Selon les sources, des campagnes coordonnées auraient été menées contre Maia Sandu, notamment à travers de prétendues enquêtes sur les activités de sa fondation.
Les documents évoquent l’idée d’utiliser la figure roumaine Sebastian Ghiță, qui aurait affirmé que l’administration Sandu avait tenté, contre 150 000 euros, de bloquer la diffusion d’informations négatives à son sujet sur Romania TV. Sebastian Ghiță est un ancien député roumain, propriétaire de médias et fondateur de Romania TV.
Les documents présentent Maia Sandu comme l’une des principales cibles du site SNG.TODAY, ainsi que SNG.FM, présenté comme une propriété de la Social Design Agency, financée par le Kremlin et Maria Zakharova.
La Moldavie apparaît ainsi comme une zone active de guerre informationnelle, dont l’objectif principal est de discréditer les autorités pro-européennes.
Le général américain, relais d’une opinion prorusse
Le général américain à la retraite Paul E. Vallely aurait fait partie de cette campagne russe coordonnée de désinformation. Le message de propagande qu’il devait diffuser était : « L’OTAN perd, la Russie gagne ». Il est le fondateur de Stand Up U.S. Foundation, au nom de laquelle une lettre a été envoyée à des médias. Des médias israéliens auraient accepté d’offrir une plateforme aux experts de Vallely.
Selon la source, Paul Vallely est donc utilisé comme figure d’autorité pour diffuser, dans les espaces médiatiques occidentaux et israéliens, les thèses de la victoire russe et de l’échec de l’OTAN. Dans un courriel de Sofia Zakharova, des questions liées au paiement sont discutées, ainsi que certaines actions menées directement par l’intermédiaire du général à la retraite.

Dissimulation, organisation du travail et rapports internes
De nombreux documents portent sur la sécurité informationnelle interne de l’agence, le contrôle interne et les rapports financiers.
Les estimations budgétaires liées à la création de différents centres de « recherche » en Israël et en Égypte en sont une illustration. En Israël, les coûts d’un tel centre ont été estimés à 1,5 million de roubles par mois pour les dépenses courantes, auxquels s’ajoutent 3 millions de roubles pour la diffusion de contenus et la rémunération d’influenceurs. En Égypte, l’activité de l’Institut de l’antiglobalisme est estimée à 5 millions de roubles par mois.

Bien que les documents contiennent de nombreux éléments relatifs à la dissimulation, au chiffrement et à la sécurité informatique, l’équipe a aussi recherché des « traîtres » en interne. Ainsi, en juin 2025, après l’une des cyberattaques, une surveillance interne a été instaurée contre deux employés, Nikita et Ilya. Dans un courriel, Sofia Zakharova ordonne de les interroger, les soupçonnant de travailler pour des pays étrangers.

Les correspondances montrent clairement que les employés rendent compte à Sofia Zakharova, qui utilise le pseudonyme Kristin Killer et est parfois simplement appelée Sofia. Elle indique parfois que certaines questions financières doivent être coordonnées avec Sergueï Kirienko, désigné dans les courriels par les initiales « SVK ».
Conclusion
Les documents divulgués montrent que les campagnes de désinformation et les opérations hybrides intensifiées contre l’Arménie depuis plus d’un an, et ayant atteint une ampleur considérable, font partie d’une grande stratégie élaborée à l’avance et coordonnée depuis un centre unique : l’administration présidentielle russe.
Ils révèlent l’existence d’outils hybrides, de ressources médiatiques et de projets visant à intervenir dans la vie politique intérieure arménienne et à la déstabiliser, avec des effets tangibles quotidiens sur l’espace informationnel et la vie publique intérieure du pays.
Il est notable que l’agence opérant sous l’autorité du Kremlin a utilisé les mêmes outils dans l’Union européenne et dans d’autres régions voisines afin de déstabiliser la situation et de discréditer les autorités.
Presque toutes les actions ont été menées sous faux drapeau, de manière dissimulée, en exacerbant artificiellement les tensions entre pays, groupes religieux ou nationaux aux relations déjà complexes. Ce mécanisme crée une fausse impression selon laquelle des groupes historiquement ou politiquement opposés — Arméniens contre Turcs, musulmans contre juifs, extrême droite contre musulmans, etc. — seraient à l’origine de ces actions les uns contre les autres, alors qu’elles seraient conçues et mises en œuvre au sein de l’administration présidentielle russe.
Hasmik Hambardzumyan
Nane Manasyan

