L’Arménie des corps, cartographie sensible des traumatismes collectifs
Par Marie Taffoureau
On raconte souvent l’Arménie par ses frontières, ses cartes, ses traités, ses guerres et ses deuils. Il faudrait aussi la raconter par ses corps, là où l’histoire devient sommeil perdu, souffle court, ventre noué, mémoire nerveuse.
Raconter l’Arménie par les corps
Un pays ne perd pas seulement une terre lorsque plus de cent mille Arméniens d’Artsakh arrivent en Arménie après l’offensive de septembre 2023.
Il perd du sommeil, du souffle, de l’appétit, de la confiance dans la nuit.
Il transporte des valises, des icônes, des actes de naissance, puis des tremblements, des douleurs lombaires, des estomacs noués, des silences sexuels, des enfants qui pleurent sans pouvoir dire pourquoi.
Le corps garde la trace
Le traumatisme collectif ne reste jamais dans les archives.
Freud voyait dans la répétition la marque d’un événement non élaboré. Van der Kolk formulait que le corps garde la trace.
Chez les réfugiés, l’OMS rappelle que l’exil, la violence, la précarité du logement, la séparation familiale et l’accès difficile aux soins aggravent les risques de dépression, d’anxiété, de stress post traumatique, de troubles du sommeil, de fatigue et de douleurs physiques.
En Arménie, cette grammaire clinique a désormais un visage, celui des déplacés d’Artsakh, revenus dans une patrie qui est aussi un abri fragile.
Les chiffres du déracinement
Les chiffres donnent le squelette.
L’UNHCR évoque environ 115 000 personnes déplacées du Haut Karabakh vers l’Arménie, placées sous protection temporaire par le décret n° 1864, prolongée jusqu’à décembre 2025.
L’UNICEF signalait déjà, en octobre 2023, plus de 30 000 enfants arrivés en Arménie, certains marqués par les cauchemars, l’énurésie, les pleurs inconsolables ou le retrait affectif.
En 2024, la pauvreté nationale s’élevait encore à 21,7 %, avec des écarts régionaux criants, jusqu’à 43 % dans le Shirak et 39,9 % dans le Tavush selon Armstat.
À cette pauvreté matérielle s’ajoute une pauvreté invisible, l’impossibilité de déposer sa peur quelque part.
Une clinique à ciel ouvert
Il faut alors penser l’Arménie comme une clinique à ciel ouvert, sans pathologiser son peuple.
La guerre n’a pas seulement blessé ceux qui ont combattu. Elle a modifié la texture du quotidien.
Les mères dorment d’une oreille, les pères confondent fatigue et honneur, les enfants surveillent les adultes, les personnes âgées portent l’hypertension, les douleurs articulaires, le diabète, la mémoire et l’exil.
Une étude sur des réfugiés d’Artsakh de plus de cinquante ans dans le Kotayk montre que troubles du sommeil, maladies chroniques et pathologies respiratoires, cardiaques, osseuses ou articulaires pèsent sur la qualité de vie physique et mentale.
La douleur devient un dialecte national, parlé bas.
L’ethnopsychiatrie de la survivance
L’ethnopsychiatrie aide ici à ne pas réduire le symptôme à un dérèglement individuel.
Georges Devereux, Tobie Nathan, puis les travaux sur la transmission arménienne du génocide, de Janine Altounian à Der Sarkissian, invitent à écouter la langue, le rite, la famille, la diaspora, la honte, la foi, les morts.
Le corps arménien porte plusieurs calendriers.
1915 n’est pas un souvenir lointain lorsqu’une nouvelle fuite réactive la scène de l’arrachement.
L’Artsakh a réveillé l’Aghed comme une braise sous la cendre.
La gorge se serre parce qu’un village a disparu.
Le ventre se ferme parce qu’une maison ne répond plus.
Recueillir sans exposer
Cette enquête devrait recueillir des témoignages anonymes, consentis, protégés.
Une femme qui ne dort plus depuis Goris. Un adolescent qui mange trop ou presque plus. Un ancien soldat qui ne supporte plus les feux d’artifice. Une grand mère qui cache ses médicaments pour ne pas coûter. Des médecins qui voient revenir les mêmes migraines, les mêmes palpitations, les mêmes fatigues.
Les données de santé exigent une rigueur absolue, anonymisation, consentement éclairé, aucune information identifiable.
Le droit arménien protège les données personnelles et range la santé et la vie sexuelle parmi les données sensibles.
La Constitution garantit le droit aux soins.
Guérir sans honte
La question arménienne doit inclure les lits, les cuisines, les pharmacies, les écoles, les cabinets de psychologie, les centres de soins primaires, les droits sociaux et les corps qui ne savent plus se reposer.
Un peuple ne guérit pas quand on lui ordonne d’être fort.
Il guérit lorsqu’on lui permet de trembler sans honte, de parler sans preuve, de dormir sans menace, d’aimer sans alarme.
L’Arménie des corps n’est pas une faiblesse nationale.
C’est peut-être le nom le plus profond de sa survivance.

