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Par Marie Taffoureau

Dans les familles arméniennes marquées par la guerre et l’exil d’Artsakh, le silence des pères devient parfois une langue entière. Ce texte interroge ce que les hommes transmettent quand ils croient ne rien dire.

La guerre dans les maisons

Dans beaucoup de maisons arméniennes, la guerre ne se raconte pas. Elle passe dans un regard qui se ferme, une cigarette fumée trop vite, un repas avalé sans faim, une colère brève, puis le silence.

Le père revient, ou survit, ou accueille les siens après l’exil d’Artsakh, mais quelque chose de lui reste sur la route de Goris, dans un uniforme plié, dans une défaite impossible à nommer.

Les enfants voient tout.

Ils entendent surtout ce qui n’est pas dit.

Artsakh, du territoire à la chambre

Depuis septembre 2023, l’Arménie porte l’arrivée de plus de cent quinze mille réfugiés de Karabakh, presque quatre pour cent de sa population.

La guerre de 2020 avait déjà fait entrer le traumatisme dans les familles. L’exode d’Artsakh l’a fait entrer dans les chambres.

Au même moment, la paix se discute dans les communiqués, les corridors, les traités paraphés.

Mais au fond des cuisines, une autre négociation demeure.

Comment un père parle t il à son fils quand il a perdu une terre ?

Comment parle t il à sa fille quand la protection promise s’est effondrée ?

La masculinité comme muraille

La masculinité arménienne a longtemps été dressée comme une muraille.

Défendre, nourrir, tenir, ne pas pleurer.

Après 1915, après les guerres du Karabakh, après l’Artsakh perdu, cette injonction devient une seconde peau. Raewyn Connell a décrit la masculinité hégémonique comme une norme qui hiérarchise les hommes eux mêmes. Bourdieu aurait parlé d’une domination incorporée.

Chez les pères arméniens, cette norme prend une couleur tragique, car celui qui souffre croit trahir sa fonction s’il se dit blessé.

Ce que le silence transmet

Freud savait que le refoulé revient. Ferenczi avait compris que l’enfant devine trop bien les catastrophes adultes. Van der Kolk disait justement que le corps garde la trace.

Un père qui ne parle pas transmet quand même.

Il transmet des sursauts, une manière de surveiller les fenêtres, une haine rentrée, une pudeur qui devient pierre.

L’enfant hérite alors d’une guerre sans récit.

Il reçoit la cendre sans le feu, la douleur sans le dictionnaire.

Ce que dit le droit

Le droit arménien donne pourtant un autre horizon.

La Constitution protège la famille et impose aux parents de veiller à l’éducation, à la santé et au développement harmonieux de leurs enfants. Elle reconnaît aussi la dignité humaine, l’intégrité physique et mentale, le droit aux soins.

La loi sur les droits de l’enfant rappelle que le soin et l’éducation relèvent d’abord de la famille, avec l’appui de l’État, y compris par des services psychologiques et pédagogiques.

La paternité est donc une responsabilité de présence.

La honte comme nœud

La honte est ici le nœud.

Honte d’avoir survécu. Honte de n’avoir pas protégé. Honte d’être pauvre après avoir été soldat. Honte de dépendre d’une aide, d’un loyer, d’un parent de diaspora, d’un enfant qui parle mieux français, russe ou anglais que lui.

À Marseille, Glendale ou Moscou, certains pères se taisent pour préserver les enfants. D’autres se taisent parce qu’ils pensent que personne ne peut comprendre.

Le silence devient une langue familiale où chacun la parle et personne ne l’enseigne.

Délivrer les pères de l’héroïsme obligatoire

Il faut délivrer ces pères de l’héroïsme obligatoire.

L’OMS estime qu’après une guerre récente, environ 22 % des personnes touchées peuvent souffrir de dépression, d’anxiété, de stress post traumatique, de trouble bipolaire ou de schizophrénie.

L’OCDE rappelle qu’en Arménie, comme en Géorgie et en Mongolie, les hommes étaient en 2021 au moins six fois plus susceptibles que les femmes de mourir par suicide.

Le silence masculin devient parfois une urgence sanitaire.

Écouter sans forcer

Une enquête honnête devrait écouter ces pères sans les forcer à se confesser.

Un ancien combattant qui répond “ça va” depuis quatre ans. Un père d’Artsakh qui change de sujet quand son enfant demande pourquoi ils ne rentreront pas demain. Un grand père qui raconte 1915 mais pas 2023. Un jeune homme devenu père trop tôt, parce que la nation blessée attend déjà des fils nouveaux.

Ces voix devront être anonymes, consenties, protégées.

La pudeur mérite méthode.

Tenir autrement

Une nation ne transmet pas seulement par ses chants, ses églises et ses alphabets.

Elle transmet aussi par la manière dont ses hommes apprennent à dire : j’ai eu peur. J’ai mal. Je suis là.

Le silence des pères a longtemps protégé les enfants du fracas.

Aujourd’hui, il risque de leur léguer une guerre sans mots.

L’Arménie n’a pas besoin de pères de pierre. Elle a besoin de pères assez vivants pour trembler, parler, pleurer parfois, puis tenir autrement.