Par Jacques Raffy Papazian
Dans de nombreux débats touchant à l’Arménie, un réflexe récurrent consiste à invoquer « l’unité » pour disqualifier toute voix dissidente. Celui qui critique, questionne ou propose une autre voie n’est plus considéré comme un interlocuteur légitime mais comme un facteur de division. Ce mécanisme mérite d’être analysé pour ce qu’il est réellement : une tentative de monopolisation du discours au nom d’une unité présentée comme sacrée.
L’argument est séduisant. Face aux menaces extérieures, aux crises ou aux défis nationaux, qui pourrait être contre l’unité ? Pourtant, l’histoire politique montre que l’appel permanent à l’unité a souvent servi à étouffer le pluralisme plutôt qu’à renforcer la cohésion.
Aucune nation moderne ne repose sur l’unanimité. Les États-Unis ont leurs démocrates et leurs républicains. La France compte des dizaines de sensibilités politiques. Israël lui-même, pourtant confronté à des défis existentiels, est traversé par des débats parfois extrêmement virulents. Nulle part la diversité des opinions n’est considérée comme incompatible avec l’existence nationale.
Pourquoi ce qui est admis partout ailleurs deviendrait-il illégitime lorsqu’il s’agit des Arméniens ?
La réponse est simple : certains acteurs ont intérêt à entretenir la confusion entre unité nationale et unanimité politique. Celui qui parvient à se présenter comme l’incarnation exclusive de la nation acquiert un avantage considérable. Toute critique dirigée contre lui peut alors être présentée comme une attaque contre la communauté elle-même. Le débat cesse d’être un échange d’idées pour devenir un procès en loyauté.
Cette stratégie n’est pas nouvelle. Elle consiste à transformer une organisation, un courant ou une personnalité en dépositaire autoproclamé de l’intérêt national. Dès lors, les autres sensibilités sont reléguées au rang d’éléments perturbateurs, voire suspectés de trahir la cause commune.
Le paradoxe est que ceux qui invoquent le plus souvent l’unité sont parfois les premiers à refuser la pluralité. Ils réclament le rassemblement, mais uniquement derrière leurs propres positions. Ils parlent de cohésion, mais refusent la coexistence de visions différentes. Ils invoquent la nation, mais cherchent en réalité à établir un monopole de la représentation politique et morale.
Or, une nation n’appartient à aucun parti, à aucune organisation et à aucune personnalité. L’Arménie n’est la propriété d’aucun courant idéologique. La diaspora n’est le domaine réservé d’aucune structure. Aucun acteur ne peut sérieusement prétendre parler au nom de tous les Arméniens.
La véritable maturité démocratique consiste à accepter que plusieurs voix puissent défendre sincèrement les intérêts de la nation tout en proposant des stratégies différentes. La pluralité n’est pas un danger. Ce qui est dangereux, c’est la prétention de certains à confondre leur propre voix avec celle du peuple tout entier.
Lorsqu’un mouvement affirme : « qui n’est pas avec nous affaiblit l’unité », il ne défend généralement pas l’unité. Il défend son monopole.
Et lorsqu’une organisation cherche à transformer un désaccord politique en faute morale, ce n’est plus la nation qu’elle protège. C’est son pouvoir.
« Ceux qui prétendent défendre l’unité en refusant le débat ne sont pas les gardiens de la nation. Ils sont les dictateurs de la pensée. »

