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Par Marie Taffoureau

Au pied de la Cascade d’Erevan, la ville offre aux uns un panorama, aux autres une frontière. Une marche devant une pharmacie, trois devant une école : que vaut l’égalité si certains n’atteignent pas la porte derrière laquelle elle s’exerce ?

La première frontière est un seuil

Le handicap naît de la rencontre d’un corps et d’un environnement excluant. Un fauteuil devient handicapant devant un escalier, la surdité sans interprète, l’autisme dans une école saturée de bruit. L’OMS définit cette interaction entre santé, bâtiments, transports et attitudes. Le corps rencontre le mur, puis on lui reproche cet obstacle.

Des droits écrits, des portes fermées

L’Arménie a ratifié en 2010 la Convention de l’ONU et adopté en 2021 une loi fondée sur l’égalité, l’accessibilité et l’autonomie. Constitution et Code du travail interdisent la discrimination.

Fin 2025, 161 724 personnes, soit 5,9 % de la population, étaient reconnues handicapées, contre 174 775 un an plus tôt. Depuis 2023, une évaluation plus fonctionnelle modifie ces chiffres sans inclure handicaps invisibles ni personnes découragées. En mars 2025, l’ONU interrogeait encore l’Arménie sur l’accessibilité, l’emploi, l’autonomie et les institutions.

L’amour porte lorsque l’État ne construit pas la rampe

Une mère accompagne, un père porte, une sœur traduit. La famille devient transport et auxiliaire de vie. Cette solidarité sauve, épuise les femmes et transforme parfois la protection en enfermement.

La Convention garantit le choix du lieu de vie. Mai 2025, le premier Centre de vie autonome a ouvert à Armavir avec assistance personnelle, adaptation du logement, traduction et transports. L’OMS relevait financement insuffisant, équipements limités et manque de professionnels. Un fauteuil mal adapté reste un objet abandonné.

Après la guerre, les corps ne reviennent pas tous de la même manière

Les guerres laissent amputations, surdité, douleurs et traumatismes psychiques. Après l’exode de plus de cent mille Arméniens d’Artsakh en septembre 2023, elles ont aussi perdu médecins, repères et réseaux d’aide.

Le soldat blessé reçoit l’honneur national ; l’enfant autiste, la femme atteinte d’un trouble psychique ou l’homme déficient intellectuel restent cachés. Nul ne devrait avoir défendu la patrie pour entrer dans un autobus.

L’école inclusive commence après l’inscription

En 2025, plus de 1 700 enfants ayant des besoins particuliers fréquentaient les maternelles financées publiquement. Le programme UNICEF 2026-2030 veut renforcer l’inclusion et réduire de 90 % les placements résidentiels ou correctionnels.

Il faut classes accessibles, assistants, psychologues, langue des signes, braille et transports ruraux. L’inclusion ne consiste pas à placer un enfant au fond d’une classe conçue pour l’ignorer.

Les handicaps que personne ne photographie

Le fauteuil se voit ; schizophrénie, autisme, stress post-traumatique, dépression ou déficiences cognitives rencontrent une architecture de soupçon.

La neuroatypie ne se confond pas avec la maladie mentale. La neurodiversité inclut autisme, TDAH ou dyslexie ; les troubles psychiques relèvent d’autres réalités cliniques. En 2025, des rapports dénonçaient encore privation de capacité, institutionnalisation et traitements sans réel consentement. La démocratie demande aussi : qui décide pour celui dont la parole paraît confuse ?

Le génie et la folie, un vieux roman

Certaines recherches observent davantage de troubles bipolaires dans certaines professions créatives, sans causalité. Les épisodes sévères interrompent le travail et la continuité nécessaire à l’œuvre.

Une perception inhabituelle peut nourrir la création avec soins et moyens. La souffrance seule ne compose aucune symphonie. Le mythe du génie fou applaudit l’œuvre après avoir abandonné la personne.

Komitas avait du génie avant la blessure

Avant 1915, Komitas avait recueilli les chants populaires, fondé des chœurs et bâti l’école musicale nationale. L’arrestation du 24 avril, la déportation et le traumatisme ont brisé l’homme. Faire de sa maladie le moteur de son œuvre ferait du génocide un collaborateur de la musique arménienne.

Arshile Gorky transforma la mémoire de sa mère et du pays perdu en peinture, avant dépression, cancer, paralysie et suicide en 1948. Cher, née Cherilyn Sarkisian, a raconté sa dyslexie et son apprentissage par l’écoute. Emik Avakian, atteint de paralysie cérébrale, étudia physique et mathématiques puis conçut des dispositifs adaptés au téléphone, à la machine à écrire et au fauteuil roulant.

Le psychiatre arméno-américain Hagop Souren Akiskal est cité comme chercheur du spectre bipolaire et des troubles de l’humeur. Il montra que certains traits d’intensité ou de créativité ne se confondent pas avec un épisode pathologique.

Ces trajectoires distinguent traumatisme, neuroatypie et handicap. La différence peut ouvrir un angle, la blessure fournir une matière, le handicap révéler les défauts du monde. Aucun être ne devrait devenir un génie pour mériter une place.

Le droit à une vie ordinaire

On célèbre l’autiste prodige et néglige celui qui ne parle pas, le soldat amputé puis l’immeuble sans ascenseur. Les droits humains protègent l’existence, non le talent.

Une personne handicapée a le droit d’être brillante, moyenne, amoureuse ou silencieuse. Elle a droit à une rampe, une école, une assistance et des soins. En décembre 2025, l’ONU soulignait l’écart entre les réformes et la vie réelle dans les services, l’emploi, l’éducation et la participation.

Un pays à hauteur de corps

Une société accessible ne demande pas l’héroïsme pour accomplir l’ordinaire. Elle installe un ascenseur au lieu de féliciter l’étudiant porté, finance une assistance plutôt que le sacrifice maternel, soigne pendant la vie au lieu de légender la maladie.

Au pied de la Cascade, l’Arménie peut construire pour un citoyen abstrait, jeune, voyant, entendant et marchant, ou reconnaître la pluralité des corps qui l’habitent.

Chaque marche évitable est une décision politique. Chaque porte accessible en est une autre.

Un pays avance vraiment lorsque la chaise ne reste plus en bas.