Par Raffy
Le conflit qui oppose aujourd’hui le gouvernement de Nikol Pashinyan à certaines structures historiques de la diaspora, au premier rang desquelles la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA-Dachnaktsoutioun), est souvent présenté comme une rupture sans précédent. Comme si le pouvoir actuel avait inventé une politique consistant à contourner les organisations traditionnelles pour choisir ses propres interlocuteurs à l’étranger.
L’histoire raconte pourtant autre chose.
Depuis près d’un siècle, les relations entre l’Arménie et sa diaspora sont traversées par une même question : qui est légitime pour définir et porter les intérêts arméniens à l’extérieur ?
Les pouvoirs successifs à Erevan ont toujours eu leurs interlocuteurs dans la diaspora. Inversement, les forces exclues du pouvoir en Arménie ont régulièrement trouvé dans leurs réseaux diasporiques un espace de mobilisation et d’influence.
Les acteurs changent, les alliances se renversent, mais le mécanisme demeure.
Sous l’Union soviétique, une diaspora déjà divisée
La première grande fracture apparaît après la soviétisation de l’Arménie en 1920.
La FRA avait dirigé la Première République d’Arménie entre 1918 et 1920. Avec la soviétisation, elle est interdite et une partie de ses dirigeants s’installe en diaspora, où elle développe un puissant appareil politique, associatif, culturel, éducatif et médiatique.
Face aux réseaux dachnaks, l’Arménie soviétique entretient elle aussi ses propres relations avec des organisations et personnalités diasporiques disposées à travailler avec elle.
Erevan avait donc déjà ses interlocuteurs dans la diaspora, et ses adversaires dans la diaspora.
Le principe que certains présentent aujourd’hui comme une invention du gouvernement Pashinyan — travailler avec certains acteurs diasporiques plutôt qu’avec d’autres — est en réalité beaucoup plus ancien.
Cette période fait également naître une particularité qui aura une importance considérable par la suite : une forme de diplomatie parallèle arménienne.
L’Arménie soviétique n’étant pas un État souverain, elle ne peut mener librement sa politique étrangère. Les organisations diasporiques occupent alors une partie de cet espace : elles rencontrent des responsables politiques étrangers, développent des réseaux parlementaires, portent la reconnaissance du génocide et défendent les revendications arméniennes.
Cette fonction répond à une nécessité historique : l’Arménie ne peut pas parler librement en son propre nom.
Mais plusieurs décennies de fonctionnement de ce type installent aussi une culture politique durable. Certaines structures diasporiques prennent l’habitude de parler directement aux gouvernements étrangers pour défendre ce qu’elles considèrent comme les intérêts nationaux arméniens.
Cette fonction survivra à la disparition des circonstances qui l’avaient rendue nécessaire.
Ter-Petrossian : le conflit change de nature
Avec le mouvement du Karabakh puis l’effondrement de l’Union soviétique, le conflit ne disparaît pas. Il change de nature.
Le Mouvement national arménien (MNA/HHSh) de Levon Ter-Petrossian devient la principale force politique du pays. En 1991, Ter-Petrossian devient le premier président de l’Arménie indépendante.
Face au MNA se trouve notamment la FRA, revenue dans la vie politique arménienne après plusieurs décennies d’interdiction soviétique.
Deux conceptions s’affrontent, notamment sur le Karabakh, les relations avec la Turquie et la définition même de l’intérêt national.
Mais le conflit possède immédiatement une dimension diasporique : après soixante-dix années d’interdiction en Arménie soviétique, une part considérable de la puissance politique et institutionnelle de la FRA se trouve à l’étranger.
Le chercheur Razmik Panossian a d’ailleurs consacré une étude entière à cette confrontation entre la Fédération révolutionnaire arménienne et le Mouvement national arménien.
1994 : la FRA interdite, la diaspora devient un espace d’opposition
La rupture atteint son sommet le 28 décembre 1994, lorsque le pouvoir de Levon Ter-Petrossian suspend les activités de la FRA en Arménie, notamment dans le contexte de l’affaire dite « Dro ».
Quelles que soient les interprétations de cette affaire, sa conséquence politique est incontestable : l’un des partis arméniens disposant du réseau diasporique le plus puissant se retrouve exclu de la vie politique légale en Arménie.
La situation devient profondément clivante.
D’un côté, le MNA gouverne la République.
De l’autre, la FRA conserve dans le monde un appareil politique, associatif et médiatique considérable tout en étant interdite en Arménie.
La diaspora devient alors l’un des principaux espaces depuis lesquels s’organise l’opposition dachnak au pouvoir de Ter-Petrossian.
Le précédent est essentiel : la confrontation actuelle entre certaines structures diasporiques et Erevan n’a donc rien d’inédit.
1998 : Kocharyan change le pouvoir, les alliances changent aussi
Levon Ter-Petrossian démissionne en février 1998. Robert Kocharyan accède au pouvoir.
Quelques jours seulement après le départ de Ter-Petrossian, la suspension de la FRA est levée.
La configuration s’inverse.
La FRA, qui constituait l’un des principaux adversaires du pouvoir arménien, retrouve progressivement une place dans le système politique de la République. Parallèlement, les relations entre Erevan et les grandes structures traditionnelles de la diaspora s’améliorent considérablement.
Robert Kocharyan fait du rapprochement avec la diaspora une politique d’État, notamment à travers les grandes conférences Arménie-Diaspora.
La chronologie est difficile à ignorer :
FRA exclue sous Ter-Petrossian : confrontation majeure avec Erevan.
FRA réhabilitée et associée au système sous Kocharyan : rapprochement avec Erevan.
Cela ne signifie évidemment pas que les désaccords politiques soient artificiels. Mais cela montre que la place occupée dans le système politique arménien influence fortement la relation entre les réseaux diasporiques et le pouvoir d’Erevan.
2009-2016 : une séquence particulièrement révélatrice
La présidence de Serge Sargsyan offre un autre exemple spectaculaire de cette mécanique.
En 2009 : la rupture
La FRA quitte le gouvernement pour protester contre le processus de normalisation avec la Turquie et les protocoles de Zurich.
La confrontation se déplace dans la diaspora. Lors de la tournée internationale de Serge Sargsyan, d’importantes manifestations sont organisées contre sa politique, notamment à Paris.
Un gouvernement avec lequel la FRA travaillait quelques mois auparavant devient ainsi la cible d’une puissante mobilisation diasporique dès lors qu’un choix stratégique entre en contradiction avec sa ligne.
Une autre lecture de cette crise a cependant été avancée par certains observateurs : celle d’une opposition qui aurait pu être, au moins partiellement, politiquement maîtrisée ou utile au pouvoir.
Selon cette hypothèse, la puissance de la contestation diasporique permettait aussi à Serge Sargsyan de montrer à ses interlocuteurs turcs et occidentaux les limites des concessions acceptables pour une partie organisée du monde arménien. Certains sont allés plus loin en évoquant une possible concertation entre le pouvoir et de hauts responsables dachnaks, notamment sur fond de convergences géopolitiques favorables au maintien de l’Arménie dans l’orbite russe.
La suite des événements mérite néanmoins d’être observée.
En 2013 : le basculement géopolitique
Après plusieurs années de négociations avec Bruxelles et alors qu’un accord d’association avec l’Union européenne paraît pratiquement finalisé, Serge Sargsyan annonce le 3 septembre 2013, à Moscou, que l’Arménie choisira finalement de rejoindre l’Union douanière conduite par la Russie.
Le projet d’intégration économique européenne est abandonné au profit de l’espace économique eurasiatique.
L’orientation géopolitique de l’Arménie change brutalement.
En 2014 : rapprochement et décorations
Le rapprochement entre Erevan et les responsables français de la FRA devient manifeste.
Plusieurs années après la virulente contestation de Serge Sargsyan à Paris, des responsables dachnaks de France autrefois engagés dans cette contestation sont désormais décorés par le même président arménien.
Le contraste politique est saisissant.
Il serait excessif d’établir un lien de causalité directe avec le choix géopolitique de 2013. Mais la succession des événements mérite d’être relevée.
En 2016 : retour au gouvernement
La réconciliation politique est finalement consacrée.
Près de sept ans après avoir quitté la coalition, la FRA revient officiellement au gouvernement de Serge Sargsyan en février 2016, obtenant notamment trois portefeuilles ministériels.
La séquence est frappante :
2009 : rupture, sortie du gouvernement et mobilisation diasporique contre Sargsyan.
2013 : abandon du projet d’accord d’association avec l’Union européenne et choix de l’intégration économique eurasiatique autour de la Russie.
2014 : rapprochement manifeste avec les responsables français de la FRA autrefois engagés dans la contestation, certains étant désormais décorés par le président arménien.
2016 : retour de la FRA au gouvernement du même Serge Sargsyan.
Cette chronologie ne prouve pas que la contestation de 2009 aurait été organisée en accord avec le pouvoir. Mais elle interdit d’en faire le récit d’une rupture irréconciliable.
Sept ans après avoir mobilisé ses réseaux contre Serge Sargsyan, la FRA réintègre son gouvernement.
2018 : Pashinyan bouleverse de nouveau l’équilibre
L’arrivée de Nikol Pashinyan au pouvoir en 2018 bouleverse le système construit pendant les deux décennies précédentes.
Il accède au pouvoir en s’opposant frontalement au système Kocharyan-Sargsyan et à son alliée, la FRA.
Progressivement s’impose une conception différente de la relation entre l’État et la diaspora : la diaspora constitue une immense force humaine, culturelle, économique et politique, mais elle ne constitue pas un centre de souveraineté concurrent de la République d’Arménie.
Lorsque certaines organisations accusent aujourd’hui le gouvernement de choisir ses propres interlocuteurs dans la diaspora, l’histoire oblige donc à relativiser l’accusation.
Tous les pouvoirs à Erevan ont eu leurs interlocuteurs dans la diaspora.
L’Arménie soviétique les avait.
Le MNA de Ter-Petrossian les avait.
Kocharyan les avait.
Sargsyan les avait.
Pashinyan les a à son tour.
Ce qui change, ce sont les interlocuteurs et les rapports de force.
La FRA n’est pas la diaspora
La FRA est une organisation historique du monde arménien. Son rôle dans l’histoire contemporaine de l’Arménie et dans la structuration de nombreuses communautés diasporiques est réelle.
Mais la FRA n’est pas la diaspora.
Elle en représente une composante organisée.
L’ancienneté crée une légitimité historique. L’implantation crée une capacité d’influence. Le militantisme crée une force politique.
Mais aucun de ces éléments ne crée un mandat universel permettant de parler au nom de tous les Arméniens vivant hors d’Arménie.
Et il existe une différence fondamentale : la République d’Arménie dispose, elle, d’institutions constitutionnelles habilitées à conduire sa politique étrangère.
La fin de la diplomatie parallèle
C’est probablement ici que se situe le véritable conflit actuel.
Pendant des décennies, la diaspora a développé une forme de diplomatie parallèle parce que l’Arménie ne pouvait pas parler librement au monde.
Cette fonction avait une raison historique et a joué un rôle considérable.
Mais l’Arménie indépendante n’est plus l’Arménie soviétique.
Elle possède un gouvernement, un ministère des Affaires étrangères, des ambassades et des relations diplomatiques directes.
Les États n’ont pas besoin d’intermédiaires : les gouvernements parlent directement aux gouvernements.
Paris parle à Erevan. Washington parle à Erevan. Bruxelles parle à Erevan.
La diaspora conserve une immense capacité d’influence : elle peut développer des réseaux politiques et économiques, défendre la mémoire arménienne, favoriser les investissements et renforcer la présence internationale de l’Arménie.
Mais influencer une diplomatie et se substituer à elle sont deux choses différentes.
C’est peut-être précisément cette frontière que certaines structures historiques ont aujourd’hui du mal à accepter.
La perte d’influence d’une organisation n’est pas l’affaiblissement de la diaspora. La disparition d’un rôle d’intermédiaire privilégié n’est pas une attaque contre les Arméniens vivant à l’étranger.
Elle peut simplement signifier que l’Arménie entend exercer elle-même sa souveraineté.
L’histoire du dernier siècle est à cet égard éclairante : lorsque la FRA est exclue ou éloignée du pouvoir à Erevan, ses réseaux diasporiques deviennent davantage des espaces de confrontation. Lorsqu’elle retrouve une place dans le système politique arménien, cette confrontation s’atténue et peut laisser place à une coopération étroite.
C’est arrivé sous Ter-Petrossian.
Le mouvement s’est inversé sous Kocharyan.
La séquence Sargsyan de 2009 à 2016 en offre une nouvelle illustration.
Et depuis 2018, la FRA se retrouve de nouveau dans l’opposition.
Le phénomène actuel n’est donc pas nouveau.
Ce qui est nouveau, en revanche, c’est qu’un État arménien souverain peut aujourd’hui entretenir directement ses relations internationales sans dépendre des structures qui remplissaient autrefois cette fonction à sa place.
La diaspora peut parler pour elle-même, agir pour l’Arménie et exercer son influence en faveur de l’Arménie.
Mais elle ne peut prétendre parler à la place de l’Arménie.
Derrière certaines résistances actuelles se joue peut-être ainsi moins la défense de la diaspora que la volonté de faire perdurer un vieux rêve hérité du XXe siècle : celui d’une diplomatie arménienne parallèle.
Un rôle qui avait un sens lorsque l’Arménie ne pouvait pas parler en son propre nom.
Mais aujourd’hui, l’Arménie n’a plus besoin que l’on parle à sa place.

