Par Jacques Raffy Papazian
L’éditorial récent d’Ara Toranian prétend dépasser les clivages. Mais derrière les nuances affichées, une constante apparaît rapidement : quelles que soient les critiques adressées aux anciens régimes ou à la Russie, la conclusion reste toujours la même. L’erreur fondamentale aurait été de prendre ses distances avec Moscou — autrement dit, de vouloir enfin une politique étrangère arménienne.
C’est précisément là que le raisonnement devient intenable.
Car de quel système parle-t-on ? D’un modèle où l’Arménie avait sous-traité l’essentiel de sa sécurité à une puissance extérieure en échange d’une promesse de protection. Et quel en a été le résultat ? La guerre de 2020. Le blocus de Latchine. L’exode de l’Artsakh. Tout cela sous les yeux de la Russie — parfois sous sa présence directe.
Les faits sont têtus : Moscou n’a pas sauvé l’Artsakh. Elle n’a pas empêché l’effondrement sécuritaire arménien. Continuer malgré cela à présenter la Russie comme l’horizon stratégique naturel de l’Arménie relève moins du réalisme que d’une fidélité psychologique à un monde disparu.
L’auteur écrit que Pachinian, « au pouvoir depuis huit ans », commencerait déjà à représenter « une figure du passé ». Peut-être. Mais si huit années suffisent à faire d’un dirigeant une relique, que dire d’un logiciel géopolitique porté depuis trente ans sans remise en question sérieuse malgré ses échecs répétés ? Que dire de certaines voix diasporiques qui continuent de recycler les mêmes réflexes stratégiques alors même que le monde qu’elles défendaient s’est effondré sous leurs yeux ?
L’éditorial reproche au pouvoir actuel d’avoir reconnu implicitement l’Artsakh comme partie de l’Azerbaïdjan. Mais il évite une question essentielle : quel État soutenait encore réellement l’indépendance ou le rattachement de l’Artsakh à l’Arménie ? Ni l’Occident. Ni l’Iran. Ni même la Russie. Le drame n’est pas que cette réalité ait été reconnue tardivement ; le drame est qu’une partie des élites ait entretenu l’illusion inverse pendant des années sans jamais préparer le pays à ce qui venait.
Le texte souffre d’ailleurs d’une contradiction majeure : il critique les choix du présent tout en refusant d’assumer les échecs du passé. Pendant des décennies, l’Arménie a vécu dans une dépendance stratégique quasi exclusive sans moderniser sérieusement son État, son économie ou son armée. La guerre de 2020 n’a pas créé cette fragilité ; elle l’a simplement révélée.
Au lieu d’en tirer les leçons, certains semblent vouloir réhabiliter précisément les réflexes qui ont conduit à cette impasse. Comme si l’effondrement du système précédent démontrait qu’il fallait s’y accrocher davantage.
Le fond du débat n’est pourtant plus de savoir s’il fallait aimer davantage Moscou ou Bruxelles. Il est de comprendre comment construire enfin un État arménien moins dépendant, plus lucide sur ses capacités réelles et capable de diversifier ses appuis sans vivre sous tutelle permanente.
La diaspora, elle aussi, devrait accepter cette évolution. Si les forces défendant une ligne pro-russe sont désavouées dans les urnes en Arménie, leurs relais diasporiques devront accepter ce verdict démocratique. On ne peut exiger du peuple arménien qu’il fasse preuve de réalisme tout en s’accordant, depuis l’étranger, un siège idéologique indéboulonnable au-dessus de son suffrage — surtout lorsqu’on ne représente soi-même que 0,12 % de la diaspora en France.
Finalement, les choses sont peut-être plus simples qu’on ne veut bien l’admettre.
Lorsque le président français soutient ouvertement une trajectoire européenne pour l’Arménie. Lorsque le gouvernement arménien assume ce repositionnement stratégique. Et lorsque, le 7 juin prochain, le peuple arménien choisit démocratiquement de confirmer cette orientation — alors chacun devra faire preuve de cohérence. Y compris ceux qui, depuis des années, présentent leur attachement à Moscou comme l’unique forme possible de lucidité politique.
À un moment, une évidence s’imposera : si cette orientation est validée dans les urnes, votre ligne aura été désavouée — non par un éditorial, non par un adversaire politique, mais par le peuple arménien lui-même, librement, dans un isoloir.
Le véritable réalisme consistera alors à reconnaître cette défaite. Pas en paroles. Par des actes.
Car on ne peut appeler au dépassement des querelles partisanes tout en refusant le verdict démocratique lorsqu’il invalide ses propres certitudes. Ce serait non plus du réalisme — mais de l’obstination.

