discours du premier ministre pour la commémoration du génocide arménien.-9
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Tribune de Jacques Raffy Papazian, Président du Mouvement Arménien

Le 7 juin 2026, le peuple arménien a rendu son verdict. Avec 49,82% des voix et 64 sièges sur 105, le Contrat Civil de Nikol Pachinian obtient la majorité absolue et gouverne seul. La participation atteint 58,97% — soit environ 1,5 million de votants sur 2,5 millions d’inscrits — en nette hausse par rapport à 2021. Ce scrutin appelle une analyse sans concession.

Une campagne de personnalités, pas de courants

Cette élection n’a pas été une campagne de courants politiques. Elle a été une campagne personnalisée, avec un seul axe structurant : pro-européen ou pro-russe. Nikol Pachinian a incarné à lui seul l’alternative démocratique et le choix de l’Occident. Face à lui, aucun projet politique cohérent, aucune vision d’avenir : seulement des oligarques prêts à livrer l’Arménie à Moscou.

Car c’est bien ce qu’est l’opposition arménienne : des partis d’oligarques. Samvel Karapetyan, fondateur d’Arménie Forte avec 23,28%, est un homme d’affaires russo-arménien dont les intérêts sont étroitement liés à Moscou. Robert Kocharyan, ex-president, termine avec 9,93% — en chute vertigineuse depuis les 21% de 2021. Il entraîne dans sa chute la FRA Dachnaktsoutioun, alliée sur sa liste. En 2021, les Dachnaks avaient réalisé leur meilleur score depuis un siècle — une résurgence historique que beaucoup avaient interprétée comme un renouveau. Cinq ans plus tard, tout s’est évaporé. La raison est simple : zéro proposition concrète, zéro projet politique, zéro débat de fond. Leur seul positionnement aura été celui de sauveurs de la patrie, sauveur du Tavouch, puis sauveur de l’Église. Une posture, pas un programme. Ils n’ont même pas réussi à sauver l’intégralité de leurs sièges au parlement.

Ce résultat est avant tout un vote sanction. Les mêmes dirigeants dachnaks, tant en Arménie qu’en diaspora, s’accrochent à leurs postes sans jamais se remettre en question. Rien n’évolue, rien ne se renouvelle. Cinq ans plus tard, le verdict est sans appel : ils invoqueront la répression du pouvoir en place — tentant ainsi de masquer et noyer les tentatives d’achat de voix documentées par les enregistrements téléphoniques. Chaque argument sera nié, chaque chiffre contesté. Mais le score parle de lui-même : deux fois moins de sièges qu’en 2021. On ne nie pas un tel effondrement.

La quatrième force, Arménie Prospère de Gagik Tsaroukian, termine à 3,996% — éliminée pour quelques centièmes sous le seuil. Elle aussi portée par un oligarque milliardaire, proche d’Alexandre Loukachenko. Le schéma est limpide. Tant que ces forces pro-russes à caractère oligarchique continueront d’occuper le champ de l’opposition, Nikol Pachinian a de longues années devant lui.

La Russie menaçait. Le peuple a répondu.

Durant toute la campagne, les menaces russes ont été permanentes. Moscou a mis Erevan en garde contre une trajectoire qu’elle compare à celle de l’Ukraine. Le collectif Bot Blocker a qualifié cette élection de l’une des plus grandes campagnes de désinformation soutenues par un État dans l’histoire européenne récente, comparable seulement à l’élection moldave de 2025. Nous avons traduit et relayé dans nos colonnes l’enquête de The Insider, qui a documenté la présence opérationnelle du FSB, du GRU et du SVR sous couverture diplomatique à Erevan, avec une cellule au sein même de l’administration présidentielle russe supervisée par Vadim Titov et Sergueï Kirienko. Karapetyan et Tsaroukian y sont explicitement cités comme relais du Kremlin. Des Arméniens de France ont également été cités dans le cadre d’opérations d’influence ; les structures impliquées n’ont jamais nié les faits et ont préféré détourner le regard.

Le peuple arménien a répondu avec clarté : il n’est pas un peuple soumis. Il n’acceptera jamais que des choix lui soient imposés de l’extérieur, sous prétexte de sanctions ou de menaces.

Ce choix a été salué au plus haut niveau. Dès mai 2026, Emmanuel Macron s’était rendu en visite d’État en Arménie pour soutenir Nikol Pashinyan — un signal politique fort envoyé à quelques semaines du scrutin. Donald Trump a également apporté son soutien direct à Pashinyan. Après la victoire, Macron a félicité le Premier ministre pour sa « large victoire », s’engageant à accompagner le rapprochement de l’Arménie avec l’Europe. L’importance géostratégique de ce petit pays du Caucase n’est plus à démontrer.

La paix avec l’Azerbaïdjan : Aliyev face à ses limites

Ce mandat s’ouvre sur un dossier majeur : la finalisation du traité de paix avec l’Azerbaïdjan. Pashinyan dispose de la majorité absolue pour gouverner — mais pas de la majorité qualifiée des deux tiers nécessaire pour modifier la Constitution, condition que Bakou a posée comme préalable à un accord définitif.

Ce résultat envoie un message clair à Ilham Aliyev : le peuple arménien vient de se prononcer massivement pour la paix et l’Europe — mais il ne signera pas un chèque en blanc. Exiger des amendements constitutionnels imposés de l’extérieur, c’est demander au peuple arménien de valider sous contrainte ce qu’il n’a pas choisi librement. Ce peuple qui vient de résister aux pressions russes ne répondra pas différemment aux pressions azerbaïdjanaises. Un référendum constitutionnel dans ce contexte serait un pari risqué — pour tout le monde.

La paix est possible, elle est souhaitée. Mais elle devra se construire dans le respect mutuel — pas sous diktat.

Les sondages disaient 70% pro-UE. Les urnes l’ont confirmé — en partie.

Les enquêtes d’opinion créditaient 70% des Arméniens d’une volonté d’adhésion à l’Union européenne. Dans les urnes, le total pro-européen réel dépasse les 55% : 49,82% pour le Contrat Civil, auxquels s’ajoutent environ 5% cumulés par quatre forces pro-européennes qui n’ont pas franchi le seuil — Aram Sargsyan (1,085%), Gurgen Simonyan (2,11%), Levon Shirinyan (0,497%) et Arman Babajanyan (0,463%). Ces partis partageaient les mêmes orientations pro-occidentales et affichaient une rupture avec Moscou encore plus marquée que celle de Pashinyan, mais ils ont choisi de se présenter séparément. Résultat : zéro siège, zéro voix dans l’hémicycle. Pashinyan se retrouve seul à incarner le projet pro-européen au parlement — non par absence de soutien populaire, mais par éparpillement et incapacité à construire une union électorale. C’est un avertissement pour 2031.

Comment expliquer l’écart restant entre les 70% des sondages et les 55% dans les urnes ? Une partie de la réponse se trouve peut-être ici : Reuters a révélé que le Kremlin avait planifié le transport de 100 000 Arméniens résidant en Russie pour venir voter en faveur des partis pro-russes — une opération estimée à 50 millions de dollars, avec des quotas fixés région par région dès la mi-mai. Les Arméniens ne pouvant pas voter depuis l’étranger, il fallait les faire venir sur le territoire. Ce vote importé, s’il s’est concrétisé même partiellement, suffit à expliquer une bonne partie de l’écart. C’est une hypothèse analytique sérieuse — et une ingérence d’une gravité sans précédent.

Le Contrat Civil participe aux travaux de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe par l’intermédiaire de ses élus, dont certains siègent au sein du groupe PPE — reflet d’un positionnement pro-européen ancré dans les institutions continentales. À l’inverse, l’Alliance Arménie de Kocharyan abrite la FRA Dachnaktsoutioun, membre observateur du Parti Socialiste Européen — une anomalie flagrante : un parti pro-russe au sein de la famille socialiste européenne. L’incohérence vaut d’être signalée.

La diaspora traditionnelle : un désaveu historique

Les organisations qui se réclament de la représentation de la diaspora arménienne — et qui, rappelons-le, ne représentent pas plus de 0,12% de la communauté — ont mené campagne pour l’opposition. Elles ont été désavouées par le peuple qu’elles prétendaient défendre.

L’argument selon lequel l’Arménie mènerait « une guerre à la diaspora » n’est désormais plus tenable. Ce que ces organisations ont mené, c’est leur propre guerre — contre la volonté démocratique d’un peuple souverain.

En France, la FRA-Dachnaktsoutioun et les éditorialistes qui lui sont alliés au sein du CCAF ont poussé cette logique jusqu’à ses limites les plus dangereuses. Leurs dirigeants ont distillé la propagande russe au sein de la diaspora française. — au point d’être désavoués publiquement par Emmanuel Macron en personne, qui s’est rendu en visite d’État en Arménie en mai 2026 pour apporter son soutien à Pashinyan. Ces mêmes propagandistes prorusses, qui avaient pourfendu Pashinyan, ont dû avaler la scène du président Macron chantant La Bohème de Charles Aznavour avec Nikol Pashinyan à la batterie. L’ensemble des grands médias français a par ailleurs dénoncé les campagnes d’ingérence russe — dont de nombreuses fakenews relayées par ces groupes qui se prétendaient représentatifs de la diaspora, à travers leurs médias et leurs tribunes.

Le CCAF a été cité nommément dans l' »opération Marseille » — sans qu’aucun démenti n’ait jamais été publié. Ce silence vaut aveu.

Ces organisations doivent tirer toutes les conséquences de cette élection. Elles doivent respecter la volonté du peuple arménien et assumer leurs positions. Après une défaite idéologique majeure, la seule issue cohérente serait de céder la place par la démission. Au-delà du verdict des urnes, elles essuient une défaite totale, y compris au sein de la diaspora. Car, en vérité, elles n’ont jamais reçu de mandat pour parler au nom de l’ensemble de la diaspora arménienne, encore moins pour mener une guerre politique permanente contre le gouvernement légitimement élu de l’Arménie.

Vers une vie politique arménienne structurée

Une dernière leçon s’impose. Dix-neuf partis et alliances se sont présentés à cette élection dans un pays de 2,5 millions de votants. C’est intenable. Une démocratie mature ne se construit pas autour de personnalités ou d’oligarques — elle se construit autour d’idées et de courants politiques. Gauche, centre, droite : ce schéma, qui structure la vie politique de toutes les grandes démocraties, reste à inventer en Arménie. C’est le chantier du prochain mandat — et peut-être le plus important de tous.

Ce scrutin marque aussi une étape décisive sur un chemin plus long. La sortie définitive des alliances avec la Russie, la rupture avec la OTSC, le rapprochement avec l’Union européenne — tout cela paraissait pour la grande majorité une utopie en 2023. Aujourd’hui, ces idées prennent forme dans le narratif international. Les chancelleries occidentales les formulent, les institutions européennes les accompagnent, et le peuple arménien les valide dans les urnes. Ce qui semblait impensable hier devient l’horizon d’aujourd’hui.

Chaque grande idée met du temps à émerger. À nous — diaspora, militants, médias — d’en faire une réalité.


Jacques Raffy Papazian est Président du Mouvement Arménien et directeur de publication d’ArmenieInfo.tv