Des échiquiers à l’intelligence artificielle, l’université entre excellence et liberté
Par Marie Taffoureau
En 2026, l’équipe arménienne a remporté à l’Olympiade internationale de mathématiques une médaille d’argent, quatre de bronze et une mention honorable. Les échecs sont obligatoires de la deuxième à la quatrième classe depuis 2011 ; l’Académie possède cinquante-cinq antennes.
Cette réussite nourrit aussi un mythe : l’Arménien serait mathématicien par nature. Quelques élèves d’écoles spécialisées finissent par représenter tout un peuple. Une médaille prouve l’excellence d’une filière ; elle ne mesure ni chaque école, ni ceux que la sélection laisse hors de l’échiquier.
Quand l’échec devient une méthode
Connaître mobilise l’intuition, l’imagination, l’entendement et la raison. La machine automatise une part de l’entendement. Elle compte plus vite sans choisir le monde désirable.
Les échecs apprennent l’anticipation, les mathématiques la limite. L’Arménie devrait demander moins souvent combien de coups un enfant prévoit et davantage quelle partie mérite d’être jouée. Le génie collectif commence lorsque l’excellence devient un droit distribué.
Une puissance de calcul en quête de raison
En 2026, le gouvernement a conclu un accord de 25 millions de dollars pour acquérir pendant cinq ans des ressources de calcul à haute performance. L’usine d’intelligence artificielle Eleveight, ouverte à Gagarin, réserve jusqu’à 20 % de sa puissance aux universités et aux centres de recherche.
Ces machines peuvent soutenir les startups, la recherche et la traduction. Elles peuvent aussi automatiser des emplois, classer des candidats et profiler des citoyens. Stiegler appelle « disruption » le moment où le marché transforme le réel plus vite que le droit et l’université ne peuvent le penser. Chez Schumpeter, l’État accompagnait encore l’innovation ; la disruption court-circuite ses cadres.
Simone Weil avertissait du mal qui surgit lorsque la technique devient presque souveraine. Stiegler refuse pourtant la technophilie qui attend tout de la machine et la technophobie qui déclare tout perdu : critiquer consiste à fixer des limites afin de s’approprier la technique.
Le droit arrive-t-il après l’algorithme ?
Le 27 janvier 2026, l’Arménie a signé la Convention-cadre du Conseil de l’Europe sur l’intelligence artificielle, les droits humains, la démocratie et l’État de droit. Elle exige transparence, contrôle, responsabilité et non-discrimination. La signature ne remplace ni la ratification, ni une loi nationale, ni l’évaluation indépendante des systèmes employés dans l’université, l’emploi ou l’administration.
La « gouvernementalité algorithmique » désigne ce pouvoir de conduire les conduites par les données. Le droit doit déterminer quelles décisions ne peuvent être abandonnées au calcul, au lieu d’expliquer le dommage après le jugement de l’algorithme.
L’intelligence artificielle parlera-t-elle arménien ?
Une langue absente des données disparaît des réponses. En 2026, des recherches décrivent encore l’arménien classique comme une langue sous-dotée ; d’autres publient des modèles consacrés à l’arménien moderne. Un système mal entraîné saisit moins bien les nuances juridiques, les dialectes, les noms et les archives.
La souveraineté linguistique exige des corpus couvrant les deux formes de l’arménien, la presse, les sciences et le droit, avec protection des données et des auteurs. Une intelligence artificielle qui parlerait arménien après avoir pillé les Arméniens aurait appris la langue en perdant le sens.
L’université rattrapée par la machine
La loi sur l’enseignement supérieur et la science, adoptée le 11 septembre 2025, entre dans sa phase d’application. Elle définit l’intégrité académique, vise le plagiat, la fraude et la falsification, garantit la liberté de recherche et l’autonomie universitaire. Son calendrier d’application date du 29 janvier 2026 ; la loi a été modifiée le 6 mai.
Les frais peuvent atteindre 1,75 million de drams par an selon les établissements, tandis que les aides ne couvrent qu’une partie des étudiants. La faiblesse des rémunérations universitaires a historiquement favorisé les cumuls d’activités et fragilisé l’attractivité de l’enseignement. Le risque demeure de voir les meilleurs diplômés rejoindre le secteur privé ou partir à l’étranger, tandis que le favoritisme se déplace vers les recrutements et les financements.
Le plagiat change lui aussi de masque. L’intelligence artificielle produit un devoir vraisemblable que son signataire n’a ni pensé ni vérifié. Une étude européenne publiée en 2025 montre que le plagiat reste la forme de fraude universitaire la mieux connue des étudiants, tandis que les mécanismes de signalement et de protection demeurent souvent mal identifiés.
La réponse ne saurait se réduire au détecteur automatique. Cela reviendrait à faire surveiller une machine par une autre. Il faut restaurer l’oral, la démonstration, le travail progressif et la discussion des sources.
Stiegler racontait avoir transformé sa cellule de prison en laboratoire philosophique par la lecture et le soliloque. L’université devrait produire cette conversion : le diplôme atteste un niveau, le savoir transforme celui qui l’acquiert. Une institution qui distribue des titres sans modifier les regards fabrique des diplômés sans former des esprits.
La cité académique ou l’académie mise au pas
Le gouvernement a approuvé le 26 février 2026 le concept de Cité académique, destiné à regrouper enseignement, recherche et innovation. Le projet peut offrir des laboratoires partagés ou organiser la science depuis le sommet. La concentration des bâtiments ne garantit pas la circulation des idées.
L’autonomie devra devenir une pratique : conseils élus, budgets publiés, recrutements transparents, protection des chercheurs critiques et participation des étudiants. Une université pilotée comme une startup perdrait la lenteur nécessaire à la vérité.
La réforme devra également empêcher que les indicateurs de performance ne remplacent le jugement scientifique. Compter les publications, les brevets et les diplômés renseigne sur une activité. Ces nombres ne disent pas toujours si une recherche était libre, si un cours éveillait la pensée ou si un étudiant pauvre avait réellement les mêmes chances d’entrer.
Ne pas mettre la raison en échec
Pour Stiegler, la technique est un organe extérieur au corps, une exosomatisation. Elle peut produire de l’entropie, uniformiser les conduites et fermer l’avenir. Elle peut aussi créer de la « néguentropie », transmettre les savoirs et ouvrir une bifurcation imprévisible. La raison demeure la faculté d’espérer, donc de projeter un avenir désirable.
L’Arménie possède les mathématiciens, les joueurs, les ingénieurs et les machines. Son enjeu n’est plus de prouver qu’elle a du génie. Il est de bâtir des universités assez libres pour lui donner une direction, un droit assez ferme pour lui fixer des limites et une langue assez vivante pour que l’intelligence artificielle ne parle jamais à la place de la raison arménienne.

