Au moment où l’Union soviétique s’effondre, c’est tout un monde qui disparaît avec elle. Pour des millions de familles arméniennes, les années 1990 évoquent immédiatement le froid, l’obscurité, les files d’attente interminables, l’exode, mais aussi cette étrange solidarité née au cœur du chaos. C’est cette mémoire-là que ravive La petite pianiste d’Erevan, premier roman de Marina Yaloyan, publié chez Albin Michel.
À travers le regard de la jeune Verochka, le livre nous plonge dans l’Erevan du début des années 1990. Autour de l’enfant, tout vacille : les institutions s’effondrent, les appartements deviennent glacials, l’électricité disparaît pendant des jours entiers. Son père, scientifique soviétique, voit le monde auquel il avait consacré sa vie se désintégrer sous ses yeux. Sa mère, pianiste, s’accroche à la musique comme à une dernière lumière dans l’obscurité. Le chaos extérieur se reflète peu à peu dans les fractures de la famille elle-même.
Marina Yaloyan ne raconte pas seulement une catastrophe historique. Elle restitue avant tout une sensation intime : celle d’une enfance traversée par l’effondrement. Il y a ici les ombres et les lumières. Le roman avance par images, par fragments de mémoire, par émotions presque physiques. Le froid des murs, le silence d’Erevan devenu un personnage à part entière, les voix basses des adultes, la faim, l’attente, les livres brûlés pour chauffer une soupe — autant de détails qui réveillent une mémoire profondément familière pour de nombreux lecteurs arméniens.
Du côté lumineux, le livre fait aussi revivre la chaleur des fêtes familiales, la splendeur du bazar, les rues baignées de soleil, les jeux des enfants dans la cour de l’immeuble, les parcs d’Erevan en été et le chant des fontaines sur la place de la République. Même au cœur du manque, la beauté et l’espoir ne cessent jamais d’exister.
L’écriture de l’autrice possède une dimension très visuelle, presque cinématographique. Chaque scène, éclairée par les flammes des bougies, semble portée par une langue sensorielle et musicale. Une poésie traverse le texte sans jamais céder au pathos, et c’est précisément cette retenue qui rend certaines scènes encore plus bouleversantes.
La musique occupe une place centrale dans le roman. Le piano devient pour Verochka bien davantage qu’un simple instrument : un espace intérieur où préserver l’espoir alors que tout autour s’effondre. Dans une ville oubliée, figée sous la neige, les notes deviennent parfois le seul langage capable de résister au chaos.
Au-delà du récit historique, La petite pianiste d’Erevan parle de transmission et de survie intérieure. Le roman touche parce qu’il raconte quelque chose de profondément universel à partir d’une expérience nationale intime : ce moment où un enfant découvre que le monde des adultes peut disparaître du jour au lendemain — et où l’art demeure peut-être l’un des derniers lieux capables de préserver la mémoire d’un monde.

