1inTV s’est entretenue avec le politiste Gaïdz Minassian. Au cours de cet entretien ont été abordés le renforcement de la souveraineté de l’Arménie ainsi que l’évolution de son orientation en matière de politique étrangère.
L’accent principal est mis sur le passage de l’État d’un simple statut d’« autorité » à celui d’un véritable facteur de « pouvoir », ce qui suppose de se libérer d’une dépendance séculaire à l’égard de la Russie et d’adopter un modèle autonome de modernisation.
G. Minassian appelle les Arméniens à abandonner une « mentalité de sujet » au profit de celle de citoyen et à mettre en place un système transparent et autonome de prise de décision interne.
Le rôle de la diaspora est lui aussi repensé : il propose de passer d’une logique essentiellement fondée sur la revendication à une participation concrète à la construction de l’État, dans laquelle chaque individu soit revient dans la patrie, soit sert les intérêts de l’Arménie à travers de nouvelles structures organisées en réseau.
Gaïdz Minassian souligne que la différence essentielle entre l’Arménie, d’une part, et l’Ukraine ou les pays baltes, d’autre part, réside dans leur géographie. L’Arménie se trouve à la croisée des influences et des rivalités de trois centres post ou néo-imperiaux : la Russie, la Turquie et l’Iran.
Dans le même temps, le monde traverse une phase de transition et, dans un contexte d’interdépendance globale, il n’est plus possible de raisonner selon les anciennes zones d’influence. Selon lui, la Russie, les États-Unis, l’Union européenne, la Chine et l’Inde sont aujourd’hui impliqués, à différents degrés, dans les dynamiques régionales du Caucase du Sud ou de l’Europe caucasienne.
Dans ces conditions, le défi pour l’Arménie consiste à déterminer progressivement, par elle-même, son propre destin et son avenir.
G. Minassian établit une distinction importante entre les notions d’« indépendance » et de « souveraineté ». Selon lui, dans le droit international, le concept essentiel est celui de souveraineté, l’indépendance n’existe pas dans le droit international. La souveraineté est en elle-même une institution, l’indépendance un vœu. Et par ailleurs, aucun État ne dispose d’une indépendance absolue.
« Aucun pays ne peut faire exactement tout ce qu’il souhaite, comme il le souhaite, quand il le souhaite », souligne-t-il.
Mais cela ne signifie pas qu’un État doive renoncer à l’autonomie de son processus de prise de décision.
L’objectif principal de l’Arménie doit être de renforcer son processus interne de prise de décision. Pour cela, il est nécessaire de construire un système arménien transparent, stable et efficace aux niveaux politique, économique et social.
Selon lui, indépendamment de l’identité du Premier ministre, le principal défi de tout gouvernement doit être de bâtir un État qui maîtrise son propre processus décisionnel et dispose d’une véritable pouvoir — « power » — et non simplement d’une autorité — « authority ». Mais comme en arménien on utilise le même mot « Ichkhanoutioun » pour deux concepts différents, le débat se complique.
Gaïdz Minassian considère que l’influence de la Russie sur l’identité arménienne et sur la pensée politique arménienne s’est constituée dès l’établissement de la présence russe dans le Caucase.
Dans les représentations politiques russes, les Arméniens ont été considérés comme un peuple malléable dans la région. Cependant, dans le même temps, la Russie n’a pas souhaité que ses voisins acquièrent une pleine souveraineté étatique.
Selon lui, une contradiction fondamentale apparaît ici : la Russie peut accepter que les Arméniens rêvent de l’Ararat, d’Erzurum, de Mouch ou du Sassoun, mais elle ne veut pas que l’Arménie devienne un véritable « pouvoir », juste une autorité déléguée.
Dans ces conditions se construit un monde parallèle, nourri par des représentations historiques ou par l’idée d’une « Grande Arménie », qui, selon Minassian, peut non seulement devenir un cauchemar pour les Arméniens eux-mêmes, mais également servir les intérêts de la Russie en fonction de son agenda.
Le politiste insiste sur le fait que toutes les forces politiques arméniennes doivent comprendre que la priorité absolue est le renforcement de l’État.
Être véritablement un État signifie construire un système politique arménien transparent, institutionnellement fort et mettre en place des mécanismes autonomes de prise de décision afin de faire de l’Arménie un État disposant d’un pouvoir réel. C’est toute l’ambition du gouvernement arménien et cela devrait être celle de tous les exécutifs à Erevan : construire un pouvoir interne et ne plus être une autorité déléguée.
Selon G.Minassian, dans les relations de l’Arménie avec la France et l’Europe, le développement des technologies spatiales, des satellites, d’infrastructures propres, de la diversification économique ainsi que de la coopération politico-militaire constitue un indicateur beaucoup plus important que le simple nombre de rencontres avec des dirigeants européens.
À ses yeux, cela signifie que les relations ne se limitent plus aux seuls domaines humanitaire et culturel, mais acquièrent également une dimension économique et stratégique.
L’orientation vers l’Europe ne peut cependant pas se limiter à un changement de politique étrangère. Si l’Arménie se contente de proclamer une orientation européenne sans transformer sa culture politique, économique et sociale intérieure, cette voie conduira à une impasse.
G. Minassian estime qu’une « révolution individuelle » est également nécessaire. Autrement dit, il faut passer d’une mentalité de sujet à une mentalité de citoyen.
Selon lui, la mentalité de sujet consiste à considérer que la responsabilité de la vie de l’individu et de la société appartient au pouvoir situé au-dessus de lui, à savoir Moscou. À l’inverse, il faut faire émerger un citoyen conscient de sa propre responsabilité à l’égard de l’État et de la société dans le cadre d’un climat de confiance et d’un contrat social entre gouvernants et gouvernés.
Dans ces conditions, se rapprocher de l’Europe ne signifie pas seulement adopter une nouvelle orientation de politique étrangère, mais également penser différemment, travailler différemment et envisager autrement son propre avenir et celui des nouvelles générations.
Évoquant la politique des pays européens, G. Minassian souligne qu’il est important pour l’Arménie de coopérer avec l’Europe sans pour autant fantasmer. Il faut rester réaliste et responsable.
Il ne s’attend pas à ce que, dans les conditions politiques actuelles en Azerbaïdjan, la question du retour des Arméniens de l’Artsakh puisse être concrètement mise en œuvre. Selon lui, cela nécessiterait l’existence de conditions démocratiques et libérales en Azerbaïdjan.
Un processus de confiance mutuelle doit être instauré entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, si possible avec la participation de l’Union européenne et des Etats-Unis. Après tout, la société civile azerbaïdjanaise a tout intérêt à jouir des libertés fondamentales dans son pays. La question majeure à Bakou est : Aliev peut-il proposer en temps de paix un autre modèle de société à sa population autre que l’irrédentisme guerrier ?
Dans le même temps, G. Minassian ne dit pas que soulever les questions relatives aux Arméniens de l’Artsakh ou aux Arméniens détenus en Azerbaïdjan serait illégitime ou injuste. Mais, selon lui, il faut comprendre quelles conséquences politiques ces revendications peuvent produire et qui pourrait exploiter les tensions ainsi créées.
La Russie ? Vraisemblablement.
Le politiste critique les forces politiques qui, selon son analyse, accusent continuellement Erevan, Bakou et Ankara, tout en évitant de parler de la responsabilité de la Russie dans les épreuves que les Arméniens traversent. Mais personne n’est aveugle. Et dire ceci n’est pas un signe de sympathie envers ces voisins d’Erevan. Juste le sens des responsabilités.
Il considère aussi que si ces mêmes forces revenaient au pouvoir sans avoir tiré les leçons du passé, elles pourraient reproduire les mêmes erreurs et pousser les Arméniens dans de nouvelles tragédies….
Concernant le rôle de la diaspora, G. Minassian préfère ne pas utiliser l’opposition traditionnelle entre « Arménie » et « diaspora ».
Selon lui, il serait plus juste de parler de la République d’Arménie et des réseaux transnationaux actifs à travers le monde.
Le « monde Arménie-Diaspora » risque, selon lui, de maintenir les individus dans un monde parallèle et de les couper du du monde réel existant.
Pour contribuer au développement de l’Arménie, il est nécessaire d’orienter le potentiel arménien non seulement d’une politique de mémoire ou de protestation, vers la construction de capacités étatiques, économiques et sociales. L’éducation est la pièce maîtresse de ce changement de paradigme.
Les Arméniens vivant dans la diaspora peuvent soit revenir en Arménie et participer au développement économique, social et culturel du pays, soit rester dans leur pays de résidence tout en créant de nouvelles structures capables d’aider directement la société arménienne là-bas dans la République d’Arménie.
À titre d’exemple, G. Minassian évoque la création de fondations et d’autres institutions susceptibles de soutenir les catégories socialement vulnérables en Arménie, comme les orphelinats.
Il considère également possible de développer des structures financières arméniennes permettant aux Arméniens vivant dans différents pays d’orienter leurs ressources vers le développement de l’Arménie.
Pourquoi ne pas transformer le Fonds Arménien en Banque arménienne de développement sur l’exemple de la BERD ?
Selon Gaïdz Minassian, l’objectif de l’ensemble de cette démarche doit être de mettre en place un nouveau modèle de relation avec la République d’Arménie, plus inclusif, plus institutionnalisé et plus interconnecté.
La question essentielle pour l’avenir de la République d’Arménie ne relève donc pas du choix d’un pouvoir extérieur, mais du renforcement de ses propres capacités étatiques et de son autonomie dans la prise de décision.
Source : Mer Oughin

