Par Jacques Raffy Papazian
Avant de crier à la « persécution », rappelons un fait gênant. En 2024, l’archevêque Bagrat Galstanyan prend la tête du mouvement exigeant la démission de Nikol Pachinian. Selon Interfax, la mobilisation est lancée avec la bénédiction de Garéguine II. Bagrat est ensuite proposé comme candidat au poste de Premier ministre. Son service religieux est suspendu à sa demande, mais il conserve son rang d’archevêque. Il n’est pas défroqué.
Le message est limpide : faire de la politique contre le gouvernement est tolérable ; contester l’autorité du Catholicos l’est beaucoup moins.
L’affaire Gevorg Saroyan le révèle brutalement. Après avoir été relevé de ses fonctions, l’évêque saisit la justice civile. Le Conseil spirituel suprême retient ensuite explicitement contre lui le fait d’avoir contesté la directive patriarcale et saisi le tribunal contre Etchmiadzin, considérant qu’il a ainsi violé son vœu d’obéissance. Quels que soient les autres griefs invoqués, le mécanisme apparaît : la contestation devient désobéissance, la désobéissance devient faute et la faute mène à l’exclusion.
Pour ceux qui ne connaissent pas l’affaire, la chronologie est simple : Garéguine II relève Saroyan de ses fonctions le 10 janvier 2026. Saroyan saisit la justice le 15 ; le tribunal ordonne dès le lendemain qu’aucune action ne l’empêche provisoirement d’exercer ses fonctions, décision signifiée à Etchmiadzin le 19. Le 27 janvier, le Conseil spirituel suprême recommande son défroquage. Deux jours plus tard, une procédure pénale est ouverte pour non-exécution présumée de la décision judiciaire. C’est cette séquence qui conduit aujourd’hui Garéguine II et plusieurs évêques devant la justice.
C’est cela, le système Garéguine II : une pyramide dans laquelle le sommet entend décider, juger la contestation de ses propres décisions et sanctionner celui qui refuse de s’y soumettre.
Et derrière cette pyramide existe aussi un puissant axe moscovite que l’opposition préfère traiter comme un sujet interdit. Yezras Nersisyan, frère de Garéguine II, dirige le diocèse arménien de Russie et de Nouvelle-Nakhitchevan. Il siège au Conseil pour l’interaction avec les associations religieuses auprès du président de la Fédération de Russie, selon la composition officielle publiée par le Kremlin. Vladimir Poutine l’a également décoré de l’ordre Alexandre Nevski en 2025.
Plus grave encore : en mars 2026, le directeur du Service national de sécurité arménien a affirmé que Yezras Nersisyan avait collaboré avec le KGB soviétique entre 1986 et 1988 et que le NSS disposait d’informations faisant état de contacts actuels avec des représentants de services de renseignement étrangers susceptibles de menacer les intérêts de l’Arménie. Yezras le nie. Mais lorsque de telles accusations émanent du chef du NSS, les transformer automatiquement en « attaque contre l’Église » revient surtout à vouloir rendre le sommet intouchable.
Garéguine II lui-même a reçu en 2023 l’Ordre de l’Honneur de la Fédération de Russie par décret de Vladimir Poutine. Voilà donc une hiérarchie qui a béni l’offensive politique de Bagrat et entretient des relations anciennes au plus haut niveau à Moscou, mais dont les défenseurs voudraient aujourd’hui présenter toute mise en cause de son pouvoir comme une profanation.
L’opposition protège son propre modèle
L’opposition ne défend pas seulement un Catholicos. Elle défend un modèle de pouvoir : vertical, fermé, construit autour de l’autorité du sommet et hostile à toute contestation échappant à son contrôle.
Le même réflexe apparaît dans la diaspora. La fédération révolutionnaire arménienne soutient le Catholicos et le CCAF a dénoncé des poursuites politiquement motivées. Leur premier réflexe n’est pas d’exiger des contre-pouvoirs : il est de resserrer les rangs autour de la structure et de son autorité.
Car si ce verrou saute à Etchmiadzin, la question traversera inévitablement les frontières. Les organisations traditionnelles de diaspora devront, elles aussi, répondre à des questions qu’elles évitent depuis trop longtemps : qui décide ? Qui contrôle ? Qui peut contester ? Qui a donné à quelques structures le droit de parler au nom de tous ?
C’est cela qu’elles défendent. Pas seulement Garéguine II : leur propre culture du pouvoir.
La victimisation devient alors la dernière protection du système : demander des comptes devient « attaquer l’Église », contester devient « diviser la nation », sortir du rang devient trahir. C’est le vocabulaire d’un système qui confond unité et obéissance.
L’affaire Saroyan fait tomber le masque. L’enjeu n’est pas de détruire l’Église apostolique arménienne. Il est de savoir si, au XXIe siècle, une institution peut encore exiger l’obéissance, éliminer la dissidence interne puis invoquer son caractère sacré lorsque la justice lui demande des comptes.
Et la France n’est pas à l’abri. Un précédent existe : la justice française a déjà été saisie d’un conflit au sein de l’Église apostolique arménienne de Paris après des modifications statutaires réduisant le rôle de l’assemblée générale au profit d’un cercle plus restreint. Toute tentative de reprise en main des conseils paroissiaux ou de modification des statuts qui méconnaîtrait les règles associatives ou les droits des membres pourrait donc ouvrir de nouveaux contentieux devant la justice française. Le système ferait bien d’y renoncer avant que les mêmes questions posées aujourd’hui à Etchmiadzin ne le soient demain devant les tribunaux français.
Ce que l’opposition défend aujourd’hui n’est pas l’Église. C’est le droit d’un système à rester incontrôlable.

