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Par Marie Taffoureau

Après la guerre, un pays ne se reconstruit pas seulement avec des routes, des drones et des logiciels. Il lui faut aussi des philosophes, des sociologues, des artistes, des professeurs, des médiateurs, des voix capables de nommer la douleur avant qu’elle ne devienne destin.

Le savoir qui ne nourrit pas tout de suite

En Arménie, les étudiants ne fuient pas les sciences humaines parce qu’ils seraient devenus indifférents à la pensée. Ils les évitent souvent parce que la guerre, l’exil d’Artsakh, l’inflation, l’incertitude et la pression familiale ont rendu l’avenir plus comptable que contemplatif. Quand un pays a vu arriver plus de 100 000 déplacés d’Artsakh en une semaine, quand la sécurité nationale entre dans chaque foyer, chaque choix d’étude devient une stratégie de survie. Le droit, la médecine, l’informatique, la gestion, l’ingénierie promettent un salaire plus lisible. La philosophie, la sociologie, l’anthropologie, les lettres ou le théâtre semblent parfois des luxes. C’est une erreur tragique. Ce sont précisément ces disciplines qui empêchent une nation blessée de devenir seulement une administration de sa propre douleur. Le HCR indique qu’en septembre 2023 plus de 100 000 personnes venues du Karabakh sont arrivées en Arménie, dont une part importante d’enfants et de personnes âgées. 

Les chiffres derrière le malaise

Les chiffres disent une hiérarchie silencieuse. En 2024 2025, l’Arménie compte 76 406 étudiants dans les établissements d’enseignement supérieur de premier cycle. Les entrants sont 18 225. Les filières les plus attractives sont la gestion et l’administration avec 3 539 entrants, les sciences sociales et comportementales avec 1 955, les technologies de l’information avec 1 850, l’éducation avec 1 730, les arts avec 1 683, la philologie avec 1 536, puis le droit avec 1 025. Les humanités strictes tombent à 358 entrants, la philosophie étant noyée dans ce petit bloc statistique. Le problème n’est donc pas l’absence de jeunes dans la pensée. Le problème est la fragmentation de la pensée entre filières rentables, filières visibles et filières symboliquement affaiblies.

La sociologie arménienne contemporaine montre aussi une jeunesse sous tension. L’étude FES Youth Study Armenia 2023, conduite auprès de 1 200 jeunes de 14 à 29 ans, parle d’une génération formée après la révolution de 2018, la guerre de 2020 et le Covid. Seul un tiers des jeunes adultes dispose d’un revenu personnel, environ la moitié travaille, un tiers n’est ni en études ni en emploi, et seulement 16 pour cent ont fait du bénévolat dans l’année. Ce n’est pas une jeunesse sans idéal. C’est une jeunesse assignée à l’urgence. 

Stiegler à Erevan

Bernard Stiegler aurait appelé cela une prolétarisation du savoir. Pas seulement la pauvreté matérielle, mais la perte du savoir faire, du savoir vivre, du savoir théoriser. Une société peut produire des codeurs, des juristes, des gestionnaires et perdre malgré tout sa capacité de jugement. L’Arménie post guerre court ce risque. Elle peut devenir très agile techniquement et très fragile symboliquement. Michel Serres disait chercher le passage entre les sciences exactes et les sciences humaines, parce que la séparation des deux produit des scientifiques sans culture et des politiques ignorants des sciences. Pour l’Arménie, ce passage n’est pas un caprice universitaire. C’est une condition de souveraineté. 

Le droit protège la pensée

La Constitution arménienne donne pourtant les mots justes. L’article 15 affirme que l’État promeut la culture, l’éducation et la science, et protège la langue arménienne ainsi que le patrimoine culturel. L’article 39 garantit le droit à l’éducation et reconnaît aux établissements supérieurs l’autonomie, avec liberté académique et liberté de recherche. La loi arménienne sur l’enseignement supérieur et post universitaire vise aussi le développement des libertés académiques, l’autonomie des universités, la mobilité internationale, la formation de spécialistes pour la diaspora et le développement des études arméniennes. Autrement dit, le droit arménien sait déjà que la pensée est une infrastructure nationale. Reste à lui donner un budget, un prestige, une scène. 

L’Arménie pense encore

Il existe pourtant des figures qui prouvent que l’intellectuel arménien n’a pas disparu. Levon Abrahamian, anthropologue, travaille sur l’identité arménienne, les rites, la ville et les mythes. Harutyun Marutyan, ethnographe, a étudié la mémoire du génocide et ses formes politiques. Karen Swassjan, disparu en 2024, fut philosophe, historien de la culture, traducteur de Nietzsche et de Rilke, esprit arménien de langue russe et allemande. Artavazd Peleshyan, cinéaste et théoricien du montage à distance, demeure l’un des rares artistes arméniens à avoir transformé une méthode esthétique en pensée du monde. 

Dans la génération plus publique, on pourrait citer Areg Mickaelian à Byurakan, Garik Israelian avec Starmus, ou encore les lieux comme TUMO et FAST, qui tentent de faire dialoguer science, technologie, création et pédagogie. TUMO forme gratuitement des adolescents de 12 à 18 ans aux croisements du design et du numérique. Starmus, fondé par Garik Israelian et Brian May, a fait venir en Arménie des scientifiques, artistes, astronautes, prix Nobel, avec une intuition simple. La science sans récit reste froide. L’art sans science devient décor. 

Le théâtre comme ministère invisible

L’Arménie tient aussi par ses scènes. En 2024, le pays compte 99 musées, 22 théâtres professionnels, 745 100 entrées au théâtre et 3,2 millions de visites de musées. Le nombre de bibliothèques est tombé de 664 en 2020 à 514 en 2024, signe inquiétant d’un territoire culturel qui se contracte, tandis que la fréquentation des lieux vivants augmente. Le théâtre, le cinéma, les musées deviennent alors des ministères invisibles. Ils réparent ce que les communiqués ne savent pas dire.

Le cinéma arménien actuel porte cette tâche. Les films sur Artsakh, les documentaires de Sareen Hairabedian, Emily Mkrtichian ou Tamara Stepanyan montrent une création qui ne se contente pas de pleurer. Elle archive, elle accuse, elle relie la mémoire intime au désastre collectif. Dans un pays entouré de récits hostiles, filmer devient presque un acte de souveraineté. 

Former des managers de civilisation

L’Arménie n’a pas seulement besoin de managers d’entreprise. Elle a besoin de managers de civilisation. Des femmes et des hommes capables de diriger une école, un musée, une rédaction, une université, un théâtre, une fondation, une politique culturelle. Le projet Academic City, approuvé dans son concept révisé en 2026, veut réunir éducation, science et art dans de grands clusters. Il peut devenir une chance immense, à condition de ne pas fabriquer une cité technique sans âme critique. Le danger serait de déplacer les universités sans déplacer le regard. La réussite serait de faire travailler ensemble ingénieurs, philosophes, artistes, sociologues, médecins, informaticiens, juristes et historiens.

La pensée comme défense nationale

Après Artsakh, l’Arménie ne peut pas se permettre de mépriser ses intellectuels. Un soldat défend une frontière. Un ingénieur construit une machine. Un juriste protège une norme. Un sociologue comprend une fracture. Un philosophe nomme une époque. Un acteur donne un corps à l’invisible. Un cinéaste sauve les visages de l’effacement. Une nation qui ne forme plus ses interprètes devient dépendante des récits des autres.

L’Arménie a besoin de drones, de routes, de serveurs, d’hôpitaux, de laboratoires. Mais elle a tout autant besoin de voix. Sans pensée, la victoire devient muette. Sans art, la mémoire devient pierre froide. Sans sciences humaines, la reconstruction devient chantier sans visage. Et un pays qui ne sait plus se raconter finit toujours par être raconté par ceux qui veulent le réduire.