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Par Marie Taffoureau

Un pays ne vieillit jamais seulement par ses corps. Il vieillit quand ses enfants partent, quand ses villages se taisent, quand les grands parents deviennent les gardiens d’une maison que la jeunesse ne peut plus habiter.

Le pays des berceaux manquants

L’Arménie parle souvent de naissance, de guerre, de frontières, de retour. Elle parle moins de vieillesse. Pourtant, c’est là que se joue une partie silencieuse de son avenir. Au début de 2025, la population permanente de l’Arménie atteint 3,076 millions d’habitants. Les personnes au dessus de l’âge de travail, c’est à dire 63 ans et plus, représentent 20,6 pour cent de la population, contre 19,9 pour cent pour les enfants de 0 à 15 ans. Il y a déjà 346 personnes âgées pour 1000 personnes en âge de travailler. La fécondité totale, en 2024, est de 1,714 enfant par femme, loin du seuil de renouvellement des générations. L’Arménie ne manque pas d’amour familial. Elle manque de temps démographique.

Vieillir dans une nation dispersée

Le vieillissement arménien n’est pas celui d’un pays occidental confortable. Il se noue à l’émigration, aux salaires faibles, à la ruralité, à la guerre, à l’Artsakh perdu, aux enfants partis à Moscou, Marseille, Los Angeles, Paris ou Krasnodar. La nouvelle stratégie démographique arménienne 2024 2040, approuvée en octobre 2024, reconnaît la baisse de la natalité depuis trois décennies et le rôle de l’émigration des jeunes dans l’accélération du vieillissement. Elle veut penser la population non comme simple quantité, mais comme capital humain de la naissance au grand âge. C’est un progrès de vocabulaire. Reste à transformer cette phrase d’État en présence réelle dans les villages, les appartements, les escaliers sans ascenseur, les cuisines où les vieux attendent l’appel des enfants.

La diaspora comme maison invisible

La diaspora ne soutient pas seulement l’Arménie par des drapeaux, des commémorations ou des dons après la catastrophe. Elle soutient aussi des parents. Elle paie parfois les médicaments, le chauffage, les soins, la nourriture, la réparation du toit, l’aide ménagère, l’enterrement. Les transferts de fonds restent un pilier discret de cette économie affective. En 2024, les envois personnels reçus par l’Arménie représentent 4,9 pour cent du PIB selon la Banque mondiale. L’OIM estimait dans sa stratégie 2022 2025 que près de 250 000 personnes en Arménie dépendaient des fonds envoyés par des proches vivant à l’étranger ou par des migrants saisonniers. Mais l’argent ne remplace pas la main. Il paie le pain, pas la présence. Il règle une ordonnance, pas la solitude du soir.

La solitude comme institution non déclarée

Le vieil Arménien n’est pas toujours seul juridiquement. Il a une famille sur le papier, des enfants dans le monde, des cousins dans la mémoire. Mais il peut être seul concrètement. Seul pour descendre l’escalier, seul pour comprendre une démarche administrative, seul face au médecin, seul quand la guerre d’Artsakh rouvre dans les nuits. Les statistiques de pauvreté montrent que les ménages avec deux personnes âgées ou plus ont un taux de pauvreté de 25,1 pour cent en 2024, au dessus de la moyenne nationale de 21,7 pour cent. Les ménages composés uniquement de personnes âgées, sans enfant ni adulte plus jeune, ont un taux de pauvreté plus faible, 7,5 pour cent, mais ce chiffre ne dit pas la fragilité matérielle des corps, l’isolement, la dépendance, la difficulté d’accéder aux soins, surtout hors d’Erevan.

Les maisons de retraite et l’impensé familial

La maison de retraite reste un objet presque honteux dans beaucoup de familles arméniennes. La culture familiale valorise la prise en charge des parents à domicile. En théorie, c’est noble. En pratique, cela repose souvent sur les femmes, les belles filles, les filles restées au pays, les voisines, les associations, parfois sur une grand mère qui s’occupe d’un arrière petit enfant alors qu’elle devrait elle même être aidée. En 2024, l’Arménie ne compte que 8 organisations de services sociaux pour personnes âgées et personnes handicapées, dont 4 publiques et 4 non publiques. À la fin de l’année, elles accueillent 1277 bénéficiaires. Parmi eux, 389 ont 71 ans et plus, 229 sont alités, et 434 sont enregistrés comme personnes handicapées. Le pays entier tient donc avec très peu d’institutions formelles de dépendance. Le reste est confié à la famille, aux ONG, à la fatigue ordinaire.

Le droit dit déjà ce que la société tarde à faire

La Constitution arménienne n’est pas muette. Son article 83 garantit le droit à la sécurité sociale en cas de vieillesse, de besoin de soin, de maladie, de handicap, de perte d’emploi ou de soutien familial. Son article 84 affirme que toute personne dans le besoin et toute personne âgée ont droit à une vie décente, dans les conditions prévues par la loi. L’article 85 protège l’accès aux soins. Le droit arménien contient donc une promesse forte. La vieillesse n’est pas une affaire privée abandonnée aux familles. Elle relève de la dignité constitutionnelle.

Mais le droit social arménien avance encore dans un territoire pauvre en moyens. La loi sur l’assistance sociale organise le droit à l’aide, les services sociaux intégrés, le rôle des travailleurs sociaux, les conditions d’accès, le contrôle et le financement. La stratégie 2017 2021 sur le vieillissement voulait déjà créer un environnement favorable au bien vieillir. Une évaluation indépendante a pourtant estimé que seulement 21 pour cent du plan d’action avait été mis en œuvre sur cinq ans. Le problème n’est donc pas l’absence de textes. C’est l’écart entre la loi écrite et la visite à domicile, entre la stratégie et la chaise vide.

Artsakh et les vieux déplacés

Depuis septembre 2023, le vieillissement arménien a pris un visage encore plus douloureux. Les personnes âgées déplacées d’Artsakh ont perdu davantage qu’une maison. Elles ont perdu un cimetière, une rue, une église, un jardin, une tombe de mari, un banc devant la porte, tout ce qui permettait au grand âge de ne pas devenir exil pur. Les acteurs humanitaires décrivent des personnes âgées confrontées à des pensions insuffisantes, à l’isolement social, à l’accès difficile aux soins, avec une vulnérabilité accrue pour les déplacés du Haut Karabakh. À Goris, des ONG ont dû devenir presque des familles de remplacement. C’est là que l’on comprend que la dépendance n’est pas seulement médicale. Elle est territoriale. Un vieux déraciné vieillit deux fois.

La vieillesse comme souveraineté

L’Arménie peut construire des routes, numériser ses services, moderniser son armée, attirer des ingénieurs, développer ses start up. Mais un État qui ne sait pas prendre soin de ses anciens construit sur du sable. Les personnes âgées gardent la langue, les recettes, les deuils, les chansons, les villages disparus, les manières de dire bonjour, les noms anciens des lieux. Elles sont des archives vivantes. Les laisser seules, c’est perdre une bibliothèque à chaque décès.

La vraie modernité arménienne ne consistera pas à copier les EHPAD européens ni à abandonner la famille traditionnelle. Elle consistera à inventer un modèle arménien du soin. Des services à domicile solides. Des aides aux aidants. Des maisons de jour. Des infirmières mobiles dans les villages. Des logements adaptés. Une médecine gériatrique digne. Des lieux où les anciens ne sont pas déposés, mais reconnus. Une alliance entre État, communes, Église, diaspora, associations, médecins et familles.

Un peuple ne survit pas seulement parce que ses enfants naissent. Il survit parce que ses anciens ne meurent pas dans l’oubli. L’Arménie qui vieillit n’est pas une Arménie finissante. C’est une Arménie qui demande à être tenue par la main.