Par Marie Taffoureau
De l’abandon rural à la centralisation d’Erevan, les frontières intérieures passent par les routes, les soins et les femmes qui maintiennent les villages.
Dans La Mariée du Nord, réalisé en 1975 par Nerses Oganesyan sur une musique d’Arno Babajanian, Artak aime Valia. Une délégation part demander sa main. La route sépare avant de réunir.
Aujourd’hui quelques kilomètres éloignent une femme d’un médecin, d’une crèche ou d’un emploi. Certaines gardent seules la maison dont les autres sont partis.
Erevan compte désormais plus d’habitants que toutes les campagnes réunies
Au 1er avril 2026, l’Arménie comptait 3,100 millions d’habitants : 1,981 million en ville, 1,119 million dans les campagnes et 1,148 million à Erevan. La capitale dépasse donc tout le monde rural.
Elle concentre universités, soins, médias et emplois. On part pour travailler, élever un enfant ou vieillir près d’un hôpital. Chaque nécessité finit par porter le même nom : Erevan.
La route est une artère de droit
La route conduit l’enfant à l’école, les récoltes au marché, l’ambulance au malade. Sans elle, les droits restent lointains.
Entre 2018 et 2025, 4 735 kilomètres ont été construits, reconstruits ou réparés, dont 1 346 par cofinancement. Le 18 juin 2026, seize projets dans treize communautés ont reçu 1,634 milliard de drams ; les demandes de pavage dépassaient 3,4 milliards. Construire produit une inauguration ; entretenir exige une institution. L’exode commence parfois dans un nid-de-poule.
Une école peut retenir une génération
L’école retient les familles et demeure parfois le dernier espace public. Sa fermeture accélère le déclin.
En 2024 et 2025, plus de 4 000 enseignants ont été recrutés, dont plus de la moitié en zone rurale. Étaient prévus 260 écoles et 429 établissements préscolaires avant septembre 2026, puis 301 écoles et 500 structures avant la fin de l’année.
Le 11 juillet 2026, 56 terminaux Starlink ont été annoncés ; 110 reliaient déjà des milliers d’élèves. L’écran franchit la montagne, sans remplacer le professeur ni la classe.
Le soin demeure concentré
Depuis le 1er janvier 2026, l’assurance maladie universelle se déploie. En mars, l’ONU relevait encore la concentration des médecins et les insuffisances rurales en santé maternelle, mentale et post-partum.
La distance comprend transport, attente et journée perdue. Une consultation gratuite reste inaccessible si le trajet ne l’est pas. Installer un médecin suppose équipement, logement et avenir professionnel.
Les femmes gardent les clés
L’abandon rural possède un sexe. Quand les hommes partent, les femmes cultivent, administrent, élèvent et soignent. Elles dirigent des foyers encore symboliquement masculins.
Elles consacrent 19,8 heures hebdomadaires aux tâches domestiques, contre 7,5 pour les hommes. Sans crèche, autobus ou aide à domicile, elles remplacent les services par leur temps. Les statistiques les disent inactives sans compter tout ce qu’elles maintiennent.
Des communautés toujours plus grandes
Depuis 2015, l’Arménie fusionne ses communes. Le 17 juin 2026, une nouvelle phase devait réduire leur nombre de 70 à 64 : Stepanavan regrouperait vingt localités, Goris vingt-huit et Eghegnadzor trente-deux.
La mutualisation facilite les travaux, mais éloigne mairie et décision. Erevan concentre les régions ; le chef-lieu concentre les villages.
L’article 179 de la Constitution garantit l’autonomie locale. La Charte européenne exige compétences et ressources suffisantes. Conseils locaux, budgets participatifs et représentation garantie éviteraient la disparition politique avant la disparition démographique.
Les frontières extérieures créent aussi des frontières intérieures
Les villages frontaliers assurent la continuité sociale du pays. Plus de 3 600 maisons y étaient construites grâce à une aide de seize millions de drams, avec dix-huit projets scolaires et vingt et un jardins d’enfants jusqu’en 2027.
Une maison ne retient personne sans emploi ni médecin. Le village frontalier veut rester ordinaire. Le courage ne doit pas remplacer le budget. Le patriotisme se mesure aussi à la fréquence d’un autobus.
Les expériences locales montrent une autre voie
Entre 2024 et 2026, le PNUD a soutenu trente-cinq microprojets sur l’eau, l’irrigation, l’énergie solaire et les espaces publics. À Hovnanadzor et Achajur, ils irriguent environ 520 hectares.
La Banque mondiale signalait vingt-huit projets dans neuf régions. À Marmashen, 2,4 kilomètres de route ont accru l’activité. Une route peut maintenir un taxi ou permettre un retour. Un village possède toutefois une valeur avant d’avoir des clients.
Vers un droit au territoire
Le droit arménien ne garantit pas chaque service dans chaque village. Pourtant, éducation, santé, égalité et autonomie perdent leur substance lorsqu’elles dépendent du domicile.
L’égalité pourrait se mesurer en temps d’accès aux soins, à l’école, aux transports et à l’administration. Des maisons locales réuniraient médecin et guichet numérique. Les professionnels recevraient logement et rémunération adaptée ; les routes, des contrats de maintenance contrôlables.
Les femmes rurales devraient accéder au crédit, à la protection sociale et à la propriété agricole. Chaque fusion devrait mesurer ses effets territoriaux.
Pour Bernard Stiegler, la prolétarisation signifie perdre savoir et capacité d’agir. Un village la subit lorsqu’il existe encore, mais ne décide plus. Réparer la route ne suffit pas ; il faut rendre au territoire sa voix.
Le voyage de retour
Dans La Mariée du Nord, une communauté traverse le continent pour rendre un amour habitable. Que restera-t-il après le dernier médecin, la fermeture de la classe ou la mort de celle qui gardait les clés ?
Les villages évolueront. Le choix exige plusieurs possibilités réelles. Partir faute d’école, renoncer à un emploi faute de transport ou vieillir seule faute de service relèvent de la contrainte.
Une République tient par les chemins qui empêchent ses marges de devenir étrangères. L’Arménie doit revenir vers ses villages avant que les femmes qui les attendent n’aient plus personne à accueillir.

