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De Byurakan aux laboratoires, la science entre héritage soviétique, exode et nouvel horizon

Par Marie Taffoureau

À Byurakan, la nuit ne tombe pas. Elle s’ouvre. Sur le flanc de l’Aragats, les coupoles recueillent une lumière partie avant les royaumes et les frontières. L’Arménie y regarde l’Univers depuis 1946. En 2026, l’observatoire célèbre ses quatre-vingts ans.

Viktor Ambartsumian savait que la science exige une école, des instruments, des élèves et du temps. Fondateur de Byurakan et d’une tradition reconnue bien au-delà de l’URSS, il fit de l’astronomie une institution nationale. Ses travaux sur les associations stellaires et les noyaux galactiques contribuèrent à révéler un Univers moins immobile qu’on ne l’imaginait.

Le brillant héritage d’un système fermé

L’Arménie indépendante a hérité d’une science soviétique à double face. L’URSS avait créé des instituts, formé des physiciens, des chimistes et des astronomes, puis doté la République d’équipements rares. Elle avait aussi enfermé la recherche dans une administration verticale, soumise aux priorités du centre impérial. L’indépendance a conservé une partie de ces compétences, avec des institutions fragmentées et longtemps privées des moyens nécessaires à leur renouvellement.

Byurakan porte cette contradiction. Son télescope Schmidt d’un mètre, installé en 1960, demeure un instrument majeur. Le relevé de Beniamin Markarian a couvert 17 000 degrés carrés du ciel et identifié 1 517 galaxies à excès ultraviolet. Ses plaques sont inscrites au registre Mémoire du monde de l’UNESCO. L’appareil ancien devient patrimoine lorsqu’il continue à produire, archive lorsqu’il permet de relire le ciel avec des méthodes nouvelles.

Des budgets qui reprennent de la hauteur

Le budget scientifique est passé d’environ 14 milliards de drams en 2018 à 40,2 milliards en 2025. Le programme stratégique 2026-2030 vise près de 1 % du produit intérieur brut consacré à la science, dont 0,75 % de financement public et 0,25 % provenant du secteur privé. Le minimum annoncé pour un chercheur en chef atteint 552 900 drams en 2026, contre 138 100 en 2021.

Cette hausse corrige une longue dépréciation. Elle ne répare pas immédiatement les bâtiments vieillissants, les appareils sans maintenance et les carrières interrompues. Un salaire revalorisé retient davantage qu’un discours patriotique. Un laboratoire fonctionnel retient davantage qu’une médaille remise après le départ.

L’argent public devra également échapper à deux écueils. Le premier consisterait à disperser les crédits entre des structures trop nombreuses pour équiper correctement chacune d’elles. Le second ferait de l’application industrielle immédiate l’unique mesure de l’utilité. La recherche fondamentale avance souvent sans promettre son résultat à la date prévue par le budget.

Quand les cerveaux prennent la fuite

Lorsqu’un chercheur part, il emporte une spécialité, des étudiants possibles et parfois la seule personne capable de faire fonctionner un appareil. La fuite des cerveaux devient une fuite de mémoire. Un laboratoire peut conserver ses murs tout en perdant la connaissance tacite qui lui permettait de vivre.

La diaspora peut transformer l’exode en circulation. Les programmes d’intégration et de postdoctorat accueillent des scientifiques installés à l’étranger. L’association à Horizon Europe ouvre aux équipes arméniennes les mêmes appels qu’aux équipes de l’Union européenne. À la fin de 2025, vingt-cinq contrats impliquant l’Arménie représentaient environ 8,3 millions d’euros. (escs.am)

Le lien diasporique doit financer des équipes locales, partager les données et ouvrir des cotutelles. Une visite transmet une technique. Un programme pluriannuel construit une école. La diaspora scientifique devient féconde lorsqu’elle augmente les capacités du pays au lieu d’organiser durablement sa dépendance envers les laboratoires étrangers.

Les femmes nombreuses, le plafond toujours visible

Les femmes représentent environ la moitié des chercheurs arméniens. Une étude récente situe leur présence autour de 52 % dans les sciences, les technologies, l’ingénierie, les mathématiques et la médecine. Cette proportion dépasse nettement la moyenne mondiale. Elle ne garantit pourtant ni la direction des instituts, ni l’accès égal aux financements, ni la même visibilité scientifique.

L’Arménie perdrait une seconde fois ses chercheuses si elle les formait avant de leur confier les contrats les plus fragiles ou la charge silencieuse du laboratoire. L’égalité se mesure au nom inscrit sur l’article, au budget dirigé et à la place occupée lorsque les priorités se décident.

La politique scientifique devrait donc publier la répartition sexuée des financements, des fonctions dirigeantes et des promotions. Une majorité dans les effectifs peut encore former une minorité au sommet. Le plafond de verre devient alors d’autant moins visible que les chiffres d’entrée paraissent satisfaisants.

Publier sans disparaître dans les chiffres

La recherche vit sous le règne des indicateurs. Articles, citations et indices d’impact facilitent la comparaison, tout en favorisant l’anglais, les sciences expérimentales et les sujets déjà visibles. L’arménologie, l’histoire régionale ou certaines recherches fondamentales risquent d’être jugées avec des thermomètres conçus pour d’autres climats.

La Constitution reconnaît aux établissements d’enseignement supérieur l’autonomie et la liberté scientifique. Cette garantie oblige l’État à financer sans dicter les conclusions, et les institutions à évaluer sans confondre excellence et conformité. La recherche utile comprend aussi celle dont l’utilité ne peut être annoncée avant la découverte.

Une science nationale ne saurait vivre enfermée dans la langue nationale. Elle ne devrait pas davantage abandonner l’arménien pour exister internationalement. Il faut publier en anglais pour circuler, traduire en arménien pour transmettre et préserver un vocabulaire scientifique capable de faire entrer la découverte dans la culture commune.

Byurakan, quatre mille articles et une nuit à protéger

Depuis sa fondation, 172 astronomes de Byurakan ont signé plus de 4 190 publications, dont plus de 3 000 dans des revues à comité de lecture. L’observatoire abrite douze instruments, un télescope de 2,6 mètres, un observatoire virtuel et un bureau régional de l’Union astronomique internationale. Il demeure un laboratoire, un patrimoine et une porte scientifique ouverte sur plusieurs régions du monde.

Son avenir dépend aussi de l’obscurité. L’éclairage artificiel réduit le contraste du ciel et efface les objets les plus faibles. Byurakan sensibilise déjà le public à la préservation de la nuit, alors que les astronomes alertent plus largement sur l’augmentation des lumières terrestres et orbitales.

Une zone de protection lumineuse devrait encadrer l’orientation des lampes, leur puissance, leur couleur et leurs horaires autour de l’observatoire. Préserver la nuit ne signifie pas abandonner les villages au noir. Cela consiste à éclairer le sol sans éteindre les étoiles. Le ciel obscur est une infrastructure scientifique aussi réelle qu’un télescope, bien qu’aucun mur ne l’entoure.

Donner un horizon au laboratoire

L’Arménie doit relier ses forces. Un registre ouvert des équipements éviterait les achats en double et faciliterait leur partage. Des financements sur cinq ans donneraient aux équipes le temps de la recherche profonde. Les appels devraient publier leurs jurys, leurs critères et leurs conflits d’intérêts. Les jeunes chercheurs ont aussi besoin de logements, de crèches, de mobilité et d’une voie de retour.

Byurakan enseigne une politique scientifique. Une étoile paraît isolée lorsqu’on la regarde seule. Ambartsumian montra qu’elle appartient souvent à une association. Les chercheurs obéissent à une loi voisine. Le génie solitaire éclaire un instant. Une institution solide fabrique une constellation.

L’Arménie regarde les étoiles pour ne pas réduire son horizon. Elle doit offrir à ceux qui les étudient une raison de garder leur laboratoire, leur liberté et leur avenir sur la même terre.