ChatGPT Image 26 juil. 2026, 21_50_34
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Le poète dont les marges se souviennent

Par Marie Taffoureau

Dans la maison d’Avetik Issahakian, les livres ne reposent pas tout à fait en paix. Beaucoup portent sa signature, ses annotations au crayon, parfois les dédicaces de Charents, Atcharyan ou Zoryan. Le poète demeure ainsi dans les marges, là où la lecture devient une seconde écriture. Une bibliothèque conserve moins un alignement de volumes qu’un esprit surpris au travail.

Issahakian écrivait qu’il voulait entrer dans la vie arménienne comme une comète, chanter, lutter, pleurer et brûler. Après le passage d’une comète, il reste une lumière et la nécessité d’en garder la trace. Le musée, l’archive et le manuscrit accomplissent cette tâche fragile : empêcher que le passé ne devienne seulement ce dont une société se rappelle avoir oublié.

Le Matenadaran, une montagne faite de pages

Au sommet de l’avenue Machtots, le Matenadaran ressemble à une forteresse. Ses murailles ne protègent pourtant ni des armes ni de l’or. Elles gardent des évangiles, des traités de médecine, des cartes, des chants, des commentaires philosophiques et des colophons où les copistes racontaient parfois une famine, une guerre ou leur propre fatigue.

Le manuscrit arménien voyage depuis des siècles. Il fut commandé dans un monastère, sauvé d’un incendie, porté dans l’exil, vendu, offert, caché puis retrouvé. Son texte transmet une œuvre ; ses taches, ses reliures et ses déplacements transmettent une histoire que la seule transcription ne saurait contenir.

En juillet 2026, le Matenadaran a réuni les grands centres manuscrits arméniens d’Etchmiadzin, d’Antélias, de Jérusalem, de Constantinople, de Venise et de Bzommar. Les participants ont travaillé sur la conservation, la restauration, la numérisation et la création d’un catalogue consolidé. Une mission a également été lancée auprès des Mékhitaristes de Venise, tandis qu’un évangile du Xe siècle conservé au Catholicosat de Cilicie faisait l’objet d’une restauration.

La dispersion devient ici une bibliothèque sans bâtiment unique. L’Arménie manuscrite ne se situe pas uniquement en Arménie. Elle réside dans plusieurs Églises, plusieurs pays, parfois dans des collections privées dont nul inventaire public ne mesure entièrement l’étendue.

Numériser sans dématérialiser la mémoire

Le numérique protège la forme lorsque la matière s’use. Le département spécialisé du Matenadaran numérise les manuscrits, les archives, les palimpsestes et les fonds arménologiques. L’index en ligne recense désormais plus de 1 350 manuscrits conservés dans trente-sept bibliothèques numériques du monde.

Cette circulation élargit l’accès aux chercheurs de la diaspora, aux étudiants et aux lecteurs qui ne peuvent venir à Erevan. Elle pose aussi une question simple : numériser pour qui ? Certaines reproductions restent consultables seulement sur place, d’autres sont payantes ou soumises à autorisation. Une copie numérique en haute définition peut coûter plusieurs milliers de drams par page. L’écran rapproche le manuscrit, puis le règlement peut rétablir la distance.

L’accès ne peut être intégralement gratuit, puisque restaurer, héberger et documenter exige du personnel. Il devrait être pensé selon les usages. Une image destinée à la recherche commerciale ne relève pas du même régime qu’une consultation pédagogique. La mémoire collective mérite une tarification qui distingue le marché du savoir.

La numérisation ne remplace jamais l’objet. Une miniature réduite à des pixels perd son épaisseur, son odeur et la succession des mains qui l’ont touchée. Le fichier constitue un double précieux, jamais un cercueil commode où l’on pourrait enfermer le devoir de conserver l’original.

Les musées régionaux, parents pauvres de la mémoire

L’Arménie ne se résume pas au Matenadaran et aux grandes institutions d’Erevan. Les musées régionaux conservent des objets archéologiques, des vêtements, des outils et des archives familiales qui racontent la vie depuis les marges du pays.

Leur fragilité tient souvent à des bâtiments anciens, à des budgets irréguliers et au manque de restaurateurs. Un objet mal inventorié peut être volé sans que sa disparition soit immédiatement prouvée. Une archive mal conservée s’efface sans bruit, par l’humidité avant l’oubli.

Une politique nationale devrait publier les inventaires, financer la formation et relier les musées régionaux à une plateforme commune. L’accessibilité suppose aussi des notices en arménien, en langues étrangères et des dispositifs adaptés aux personnes handicapées. Un patrimoine exposé dans une salle inaccessible reste juridiquement public et socialement privé.

Détruire la pierre pour contester la présence

Au Nakhitchevan, le cimetière arménien de Djoulfa et ses milliers de khatchkars furent détruits. En Artsakh, les églises, cimetières et monuments sont désormais exposés à la démolition, à la modification ou à une réattribution qui détache l’édifice de son histoire arménienne.

Le droit international interdit la destruction volontaire du patrimoine culturel et protège aussi l’accès d’une communauté à sa vie culturelle. Dans le contentieux opposant l’Arménie à l’Azerbaïdjan, la Cour internationale de Justice a ordonné à l’Azerbaïdjan de prévenir et punir les actes de vandalisme et de profanation touchant le patrimoine arménien. En 2024, elle a confirmé sa compétence pour examiner plusieurs griefs liés à la discrimination raciale, cadre juridique dans lequel l’Arménie inscrit également la question patrimoniale.

En 2026, de nouveaux rapports documentent encore des destructions, des modifications architecturales et des appropriations de sites arméniens en Artsakh. La photographie satellitaire devient une archive à distance : lorsque l’accès au terrain est refusé, elle permet de comparer une église, une inscription ou un cimetière avant et après leur transformation.

Modifier une coupole, effacer une inscription ou présenter une église arménienne comme étrangère à ceux qui l’ont construite relève d’une même politique. La pierre subsiste parfois, tandis que son auteur est expulsé de son propre monument.

L’absence de témoin ne doit plus devenir absence de preuve

Le droit exige des preuves que la destruction cherche précisément à supprimer. Il faut donc inventorier avant le dommage, géolocaliser, photographier, traduire les inscriptions et recueillir les témoignages des habitants déplacés.

Chaque site d’Artsakh devrait posséder un dossier numérique comprenant son histoire, ses coordonnées, son état connu et les modifications relevées. Ces données serviraient aux juridictions, à l’UNESCO et aux chercheurs. Une archive bien conçue n’empêche pas la destruction. Elle empêche le destructeur d’obtenir, avec les pierres, la disparition de la preuve.

L’UNESCO peut inscrire, alerter et organiser des missions, mais elle dépend de la coopération des États. Le patrimoine arménien d’Artsakh montre la limite d’un système où l’accès de l’expert dépend parfois du pouvoir dont il doit contrôler les actes.

L’Arménie dispersée jusque dans les vitrines

Des manuscrits, reliquaires, textiles et objets liturgiques arméniens se trouvent dans les musées et bibliothèques de Paris, Londres, Venise, Jérusalem ou Los Angeles. Tous n’ont pas été volés. Certains furent achetés, donnés ou emportés pour être sauvés. D’autres ont circulé dans des conditions troublées par les massacres, l’exil et l’effondrement des communautés propriétaires.

En juillet 2026, le Matenadaran a publié un catalogue en anglais des manuscrits arméniens passés par les grandes maisons de vente londoniennes. Un tel travail permet de suivre les provenances et de reconstruire les itinéraires d’objets que le marché avait séparés de leur histoire.

La restitution ne signifie pas le retour automatique de tout objet en Arménie. Elle commence par la transparence. Les musées doivent publier les provenances, signaler les lacunes, dialoguer avec les institutions arméniennes et reconnaître les acquisitions effectuées dans des contextes de violence.

En mai 2026, la France a adopté un nouveau cadre facilitant la restitution de biens culturels ayant fait l’objet d’une appropriation illicite. Cette évolution pourrait ouvrir des voies plus souples, à condition que les objets arméniens soient documentés et que leurs détenteurs acceptent d’examiner l’histoire située derrière le titre de propriété.

Le retour peut prendre plusieurs formes : restitution définitive, dépôt de longue durée, propriété partagée ou accès numérique libre. L’essentiel est que la vitrine étrangère ne fasse plus disparaître le nom de ceux dont l’objet provient.

Conserver, c’est rendre des comptes au temps

L’Arménie possède ses siècles dans des manuscrits, des maisons-musées, des pierres sculptées et des archives dispersées. Cette richesse peut devenir un mausolée si elle reste inaccessible, ou une mémoire vivante si elle circule sans être amputée.

Avetik Issahakian demeure dans les notes qu’il traça au bord de ses livres. Les peuples aussi écrivent souvent leur présence dans les marges de l’histoire. Le rôle des archives est de rendre ces marges lisibles. Celui du droit consiste à empêcher qu’on les arrache.

Détruire un monument revient à nier ceux qui l’ont taillé. Le conserver revient à reconnaître qu’un mort, un exilé ou un absent possède encore une adresse dans le monde.