Par Marie Taffoureau
En juillet 2026, le Festival international du film Abricot d’or avait choisi pour devise « Be a Poem ». Il s’ouvrait avec In the Land of Arto de Tamara Stepanyan et célébrait le centenaire de Namus. Le cinéma revenait ainsi à sa source : une phrase devient scénario, un visage ponctuation, la lumière tourne les pages sans les toucher.
L’Arménie possède des auteurs admirés, de Sergueï Paradjanov à Artavazd Pelechian. Une cinématographie nationale exige pourtant aussi des producteurs, des techniciens, des salles, des archives, des contrats et un public. Le générique est déjà une politique culturelle.
Un film ne se finance pas au générique
Depuis 2025, les productions réalisées en Arménie peuvent obtenir le remboursement de 25 % de certaines dépenses locales, avec un complément portant l’aide jusqu’à 35 % lorsque le film contribue à la visibilité du pays. Un mécanisme inspiré des fonds de dotation devait en outre compléter, à partir de 2026, les concours publics traditionnels.
L’outil peut attirer des tournages, former des équipes et remplir les studios. Il peut aussi réduire l’Arménie à un décor avantageux, pierre bon marché posée derrière une vedette étrangère. Sa réussite se mesure à ce que le tournage laisse après son départ : des emplois qualifiés, des entreprises techniques, des droits conservés localement et la possibilité pour un jeune cinéaste de passer du court métrage au premier film.
En 2026, GAIFF Pro a réuni dix-sept projets issus de plus de quatorze pays et développé un marché de coproduction, des formations destinées aux acteurs et chefs opérateurs, ainsi qu’un atelier consacré à l’intelligence artificielle. L’industrie commence lorsque l’idée rencontre un contrat, puis un écran.
L’État peut soutenir sans devenir coauteur
Une réforme proposée au printemps 2026 a provoqué une vive contestation. Des professionnels redoutaient que la Fondation du cinéma puisse gérer collectivement des droits patrimoniaux et que certains films largement subventionnés transfèrent leurs droits à la puissance publique. Ils y voyaient le retour d’une logique soviétique où l’institution ne finançait pas seulement l’œuvre : elle en contrôlait aussi la circulation.
L’argent public justifie la transparence, le contrôle des dépenses et des obligations de diffusion. Il ne devrait pas faire du réalisateur un locataire de son propre film. La coproduction internationale repose sur des droits répartis selon les apports. Une loi qui sécurise aujourd’hui l’État pourrait fermer demain les portes des partenaires étrangers.
L’indépendance artistique ne consiste pas à refuser toute aide. Elle suppose que l’aide permette à l’œuvre d’exister sans acheter la voix qui la porte.
Les bobines que le temps censure encore
Le cinéma arménien porte l’ombre soviétique. La censure pouvait modifier une œuvre, retarder sa sortie ou enfermer son auteur. Paradjanov transforma cette contrainte en langue visuelle : lorsque la parole était surveillée, l’image apprit à parler par symboles, par tissus, par fruits ouverts comme des blessures.
Aujourd’hui, le danger vient également du temps. Des négatifs arméniens sont conservés dans plusieurs archives, notamment en Russie. Le Centre national du cinéma a engagé des restaurations en 4K, dont douze films d’animation réalisés par des femmes. My Armenian Phantoms de Tamara Stepanyan a montré comment la fiction, le documentaire et les images familiales peuvent recomposer une mémoire dispersée par l’indépendance, l’exil et la disparition d’un univers de production.
Restaurer suppose de retrouver la meilleure copie, les ayants droit et les financements, puis de permettre au public de revoir l’œuvre. Un film sauvé dans un coffre reste à moitié perdu.
La plateforme ne remplace pas la place
Les plateformes peuvent offrir un public mondial au cinéma arménien, surtout dans une diaspora dispersée. Elles imposent cependant leurs formats, leurs métadonnées et leurs algorithmes. Un film mal sous-titré, mal référencé ou juridiquement indisponible demeure invisible au milieu d’un catalogue infini.
La salle conserve une fonction singulière : elle réunit des inconnus devant la même histoire. L’enjeu consiste à programmer aussi dans les marzes, les écoles et les centres culturels. Une culture projetée seulement dans quelques salles d’Erevan devient nationale par son financement et capitale par son public.
Le livre, ce film que le lecteur réalise seul
Le livre connaît une économie voisine. Un petit marché linguistique implique des tirages modestes, donc un coût plus élevé par exemplaire. L’auteur écrit longtemps, l’éditeur avance l’argent, le libraire immobilise le stock, puis le lecteur rencontre le prix final comme s’il était apparu seul sur la couverture.
En février 2026, l’Association nationale des éditeurs arméniens a été relancée pour défendre les intérêts du secteur et promouvoir la lecture. En septembre, le Festival international du livre d’Erevan doit de nouveau réunir éditeurs, écrivains, ateliers, concours et ventes à prix réduit. Ces événements rendent le livre visible. Ils ne remplacent ni une librairie de quartier ni une bibliothèque régionale ouverte pendant toute l’année.
La lecture des jeunes ne se décrète pas par une campagne annuelle. Elle naît d’un livre abordable, d’un bibliothécaire qui conseille, d’un professeur qui donne envie et d’un espace où lire ne ressemble ni à une punition ni à un luxe.
Protéger l’auteur sans condamner le lecteur
La loi arménienne de 2006 demeure le socle du droit d’auteur, tandis qu’un projet de réforme discuté encore en 2024 et 2025 cherche à mieux adapter les exceptions aux bibliothèques, à l’accessibilité et au numérique. Le traité de Marrakech permet déjà de produire et d’échanger des formats accessibles pour les personnes empêchées de lire l’imprimé.
Un auteur mal rémunéré cesse parfois d’écrire. Un livre juridiquement verrouillé cesse de circuler. Le droit doit protéger la création, permettre le prêt, la conservation et certains usages pédagogiques, puis garantir une rémunération lorsque l’exploitation devient commerciale.
Le droit de lire et le droit d’écrire ne sont pas adversaires. L’un donne un public à l’autre.
Deux arméniens qui doivent encore se traduire
L’arménien oriental et l’arménien occidental partagent une histoire sans toujours partager leurs lecteurs. Une œuvre peut être pleinement arménienne et rester étrangère à une partie des Arméniens. La traduction intérieure compte alors autant que la traduction vers le français ou l’anglais.
En 2026, l’International Armenian Literary Alliance a prévu des bourses de 3 500 dollars pour traduire séparément des œuvres de l’arménien oriental et de l’arménien occidental vers l’anglais, ainsi qu’une œuvre anglophone vers l’arménien oriental. Le programme public Armenian Literature in Translations a déjà permis la publication de dizaines d’ouvrages dans plus de vingt langues.
L’édition diasporique conserve parfois des textes que l’Arménie lit peu ; l’Arménie publie des auteurs que la diaspora ne peut plus lire dans la langue d’origine. Entre les deux rives d’un même alphabet, des livres attendent leur passeur.
Traduire ne réduit pas une langue. Cela lui donne des voisins. Encore faut-il financer les traducteurs, former les éditeurs et préserver les mots qui refusent l’équivalence facile.
Tourner sans se détourner
Le cinéma et le livre souffrent de la même fragilité : ils produisent des œuvres avant de produire un marché. Leur valeur dépasse leur rentabilité immédiate, tandis que leur survie dépend de contrats très concrets.
L’Arménie doit soutenir les films sans posséder leurs auteurs, protéger les livres sans les enfermer, restaurer ses archives et relier ses deux langues littéraires. Une nation se raconte aussi par ce qu’elle permet de voir, de lire, de traduire et de transmettre.
Le film tourne, le livre se feuillette. Tous deux demandent au pays de ne pas tourner la page sur ceux qui la lui écrivent.

