ChatGPT Image 27 juil. 2026, 12_40_36
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Par Marie Taffoureau

Dans « Gikor », Hovhannès Toumanian raconte un père qui conduit son fils de douze ans à Tiflis pour lui trouver du travail et lui permettre, croit-il, de « devenir un homme ». La ville promet l’apprentissage et prélève l’enfance. Plus d’un siècle après, le récit demeure actuel : on part rarement parce qu’on ne tient pas à sa terre ; on part parce que cette terre ne suffit plus à tenir sa vie.

L’Arménie connaît désormais les deux côtés de cette route. Ses citoyens travaillent encore en Russie, tandis que des Russes, des Indiens, des Iraniens, des Ukrainiens ou des Syriens viennent vivre à Erevan. Des Arméniens de Syrie et du Liban arrivent dans une patrie transmise avant d’être habitée.

Accueillir ceux que l’on appelait étrangers

Un rapport publié en 2026 décrit l’Arménie comme une destination récente de migration de travail. La construction, l’hôtellerie et l’agriculture attirent surtout des travailleurs peu qualifiés ; l’informatique reçoit davantage de profils spécialisés. Parmi les personnes interrogées, 59,3 % des hommes et 63 % des femmes disposaient d’un contrat écrit, tandis que 13,8 % se trouvaient en situation irrégulière. Retards de salaire, horaires excessifs et confiscation de passeports montrent qu’un pays peut ouvrir sa frontière tout en laissant le droit fermé derrière elle.

La migration crée aussi une hiérarchie silencieuse des étrangers. Le développeur russe arrivé après 2022, l’entrepreneur iranien et le travailleur indien recruté pour un chantier ne rencontrent pas la même Arménie. La compétence exportable, le capital et la maîtrise du russe ou de l’anglais ouvrent des portes que le travail manuel trouve souvent verrouillées. L’étranger recherché par le marché devient une ressource ; celui qui remplit seulement une pénurie risque de rester une main sans voix.

Le 20 janvier 2026, le Parlement a réformé la loi sur les étrangers. À compter du 1er novembre, les procédures de séjour seront numérisées, tandis qu’un système de visas de travail, de quotas et de suivi des changements d’employeur encadrera davantage l’emploi étranger. La simplification peut réduire l’informalité. Le contrôle peut aussi accroître la dépendance envers l’employeur. Une réforme juste doit surveiller celui qui recrute autant que celui qui arrive.

L’Arménie travaille loin d’elle-même

Pour les Arméniens employés en Russie, l’Union économique eurasiatique garantit en principe l’accès au travail sans permis, l’application du taux fiscal national dès l’embauche et une protection sociale comparable à celle des citoyens du pays d’accueil. Le travailleur demeure pourtant souvent saisonnier, séparé de sa famille et dépendant du chantier.

Au début de 2026, la Banque centrale d’Arménie constatait une hausse du nombre et du volume des transferts non commerciaux venus de Russie. Elle y voyait le signe possible d’un regain de migration de travail, favorisé par l’appréciation du rouble et les pénuries russes de main-d’œuvre. L’argent envoyé paie les études et les soins. Il mesure aussi les repas pris sans le père.

La Russie a parallèlement durci son droit migratoire. Depuis février 2025, l’étranger dépourvu de base légale peut être inscrit dans un registre des personnes contrôlées, avec des restrictions touchant le logement, les comptes bancaires, le mariage, les déplacements et l’activité professionnelle. À partir de septembre 2026, Moscou et sa région expérimentent des mécanismes supplémentaires de suivi concernant également certains ressortissants autorisés à travailler sans permis. L’espace économique ouvre le marché ; la police migratoire rappelle que l’égalité reste suspendue à chaque document.

Cette dépendance économique agit jusque dans la famille restée au pays. Le départ peut financer une maison tout en vidant ses chambres. Il produit une étrange division du travail : le corps gagne le salaire ailleurs, tandis que les proches entretiennent ici le foyer auquel ce salaire doit permettre de survivre.

Revenir dans une patrie où l’on arrive

Les Arméniens de Syrie et du Liban ne rentrent pas dans un pays qu’ils auraient eux-mêmes quitté. Ils rejoignent un lieu conservé par les récits, l’Église, l’école et l’arménien occidental. Leur retour ressemble donc aussi à une immigration. Ils peuvent être arméniens par filiation et étrangers par accent ou par diplôme.

En 2025, l’Arménie accueillait plus de 139 000 personnes déplacées de force. Les consultations menées auprès de réfugiés ont fait apparaître des loyers trop élevés, des contrats informels, la difficulté de faire reconnaître les qualifications et l’exigence fréquente de maîtriser l’arménien et le russe. Plusieurs personnes ont également signalé des emplois mal rémunérés, de longues journées, des périodes d’essai sans suite et un accès insuffisant à l’apprentissage pratique de la langue. L’identité commune ne paie pas le dépôt de garantie et ne traduit pas automatiquement un diplôme.

Demander au nouvel arrivant d’abandonner son vocabulaire reviendrait à accueillir la diaspora en congédiant la langue qui lui a permis de survivre. L’arménien occidental ne devrait pas devenir une preuve d’éloignement dans le pays dont il porte le nom. Une politique de retour doit offrir des passerelles entre les deux arméniens, reconnaître les compétences et accompagner le logement sans supposer que le nom arménien résout déjà l’arrivée.

Le rapatriement possède ainsi une dimension philosophique souvent oubliée. Revenir ne consiste pas à retrouver intact ce que l’on imaginait. La patrie rêvée rencontre un État, une administration, un marché immobilier et une société réelle. Celui qui croyait revenir chez lui découvre qu’il doit encore apprendre à y entrer.

Le passeport, frontière pliée dans une poche

Le passeport paraît constater une identité. Il distribue surtout une puissance de mouvement. Deux personnes également libres en droit ne le sont plus devant un consulat : l’une réserve son billet, l’autre doit prouver ses revenus, son hébergement et jusqu’à son intention de revenir.

Le dialogue de libéralisation des visas entre l’Union européenne et l’Arménie a été lancé en 2024. Le plan d’action a été remis en novembre 2025 et un premier rapport d’étape présenté en mai 2026. Passeports biométriques, sécurité documentaire, gestion des frontières, droit d’asile, réadmission et droits fondamentaux constituent les conditions du processus. Rien n’est automatique : la suppression du visa Schengen dépendra de l’exécution des réformes, puis d’une décision du Parlement européen et du Conseil.

Depuis juillet 2026, l’Arménie dispense temporairement de visa les ressortissants de 111 pays possédant un titre de séjour délivré notamment par l’Union européenne, les États-Unis ou plusieurs États du Golfe. Elle ouvre sa porte à ceux qu’un autre État a déjà jugés mobiles, tandis que ses citoyens attendent encore que leur propre document inspire la même confiance. Le passeport mémorise la place d’un pays dans l’ordre mondial.

Faire de la mobilité un droit, pas un destin

L’Arménie devrait protéger ses travailleurs à l’étranger par une assistance consulaire spécialisée, des contrats modèles et un suivi des accidents. Elle doit imposer des contrats écrits aux travailleurs étrangers, contrôler les recruteurs et rendre les plaintes accessibles sans menace immédiate sur le séjour. Les rapatriés ont besoin d’une installation respectueuse de leur langue.

Gikor était parti pour devenir quelqu’un, comme si rester l’avait condamné à n’être personne. Une politique migratoire digne doit rompre avec cette phrase silencieuse. Partir doit rester un choix, revenir une possibilité, arriver un droit organisé.

Une frontière protège parfois un pays. Elle révèle toujours la valeur qu’il accorde aux vies qui la franchissent. L’Arménie cessera de travailler loin d’elle-même lorsqu’elle saura accueillir l’étranger sans l’exploiter, rappeler les siens sans les absorber et donner à son passeport moins de murs à porter.