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Par Marie Taffoureau

Un État peut tenir dans un ticket de caisse.

Quelques centimètres de papier que l’on froisse en sortant d’une épicerie, et pourtant une partie du contrat social vient de s’y jouer. Le commerçant a déclaré une vente. Une taxe existe quelque part dans le prix. Le client a accepté que quelques drams de ce qu’il dépense deviennent une route qu’il ne prendra peut-être jamais, le salaire d’un professeur qu’il ne rencontrera pas, un médicament dans un hôpital où il espère ne pas entrer.

Payer l’impôt repose toujours sur une étrange abstraction.

Donner aujourd’hui de l’argent à des inconnus pour financer des choses dont on ignore si l’on aura personnellement besoin demain.

La fiscalité révèle ainsi quelque chose de beaucoup plus intime qu’un budget.

Elle mesure la quantité de confiance qu’une société accepte de placer dans son État.

En Arménie, où l’État contemporain a dû se reconstruire après l’effondrement soviétique, traverser les privatisations, l’économie informelle, les migrations, les guerres et plusieurs mutations politiques, la question demeure particulièrement intéressante.

Qui accepte vraiment de payer l’Arménie ?

Le salaire que l’on ne reçoit jamais entièrement

Depuis 2023, le taux général de l’impôt sur le revenu des personnes physiques est fixé à 20 % en Arménie. Pour les salariés, l’impôt est généralement calculé, retenu et versé par l’employeur. Le travailleur voit donc rarement l’argent entrer sur son compte avant de le rendre à l’État.

Cette technique fiscale possède une efficacité psychologique remarquable.

L’impôt prélevé à la source devient presque invisible.

On s’habitue davantage à recevoir un revenu net qu’à verser chaque mois volontairement une part de son salaire.

Pourtant, derrière cette opération comptable demeure une question politique très ancienne.

Pourquoi accepter que l’État prenne une partie du produit de son travail ?

La réponse classique tient dans le contrat social.

Parce qu’une personne seule ne peut construire son école, entretenir sa route, financer une armée, organiser une justice, payer une police, soutenir une politique sociale ou assurer la continuité administrative d’un pays.

L’impôt transforme donc une richesse privée en capacité collective.

Encore faut-il croire que cette transformation aura réellement lieu.

La confiance possède un taux d’imposition

La fraude fiscale est souvent racontée comme une affaire de morale individuelle.

Un mauvais citoyen cacherait son revenu tandis qu’un bon citoyen déclarerait tout.

La réalité sociale est plus complexe.

Le consentement à l’impôt dépend aussi du regard porté sur l’État.

Celui qui estime que les routes sont entretenues, que l’école fonctionne, que l’hôpital soigne et que l’argent public est surveillé accepte plus facilement de considérer l’impôt comme une contribution.

Celui qui pense que l’argent sera gaspillé, détourné ou distribué injustement peut commencer à considérer la fraude comme une forme de défense personnelle.

Cette perception ne rend évidemment pas la fraude légale.

Elle aide à comprendre pourquoi l’administration fiscale ne gagnera jamais définitivement son combat uniquement par le contrôle.

Un système fiscal durable a besoin de contrôleurs.

Il a surtout besoin de contribuables convaincus qu’il existe quelque chose à financer ensemble.

Le liquide laisse moins de traces

Pendant longtemps, une partie importante de l’économie arménienne a circulé en espèces.

Le billet possède des qualités très pratiques.

Il est immédiat.

Il fonctionne sans terminal.

Il peut passer d’une main à l’autre.

Il possède aussi une caractéristique que l’administration fiscale apprécie beaucoup moins.

Il laisse peu de traces.

L’Arménie mène depuis plusieurs années une politique volontariste de réduction des paiements importants en espèces. Depuis juillet 2023, les transactions supérieures à 300 000 drams entre personnes physiques doivent, en principe, être effectuées sans espèces. Pour les entreprises et entrepreneurs individuels, le seuil de 300 000 drams s’applique depuis juillet 2022 à de nombreuses transactions. Les salaires ont également été progressivement rendus obligatoirement non monétaires, d’abord à Erevan, puis dans les centres régionaux et enfin dans les autres localités depuis juillet 2024.

La carte bancaire devient ainsi un instrument fiscal.

Chaque paiement électronique produit une mémoire.

La transaction laisse une date, un montant, un bénéficiaire.

L’économie devient plus lisible.

Et tout ce qui devient lisible devient plus difficile à soustraire au regard fiscal.

Le ticket que l’on devrait demander

Il existe alors un geste presque dérisoire.

Demander son reçu.

Pour le consommateur, quelques grammes de papier.

Pour l’État, une vente devenue visible.

L’économie informelle vit précisément dans ces petits écarts entre activité réelle et activité déclarée.

En 2025, le Comité des revenus d’État a indiqué avoir identifié 363,2 milliards de drams de chiffre d’affaires dissimulé, soit 44,2 % de plus que le montant détecté l’année précédente. Cela ne signifie évidemment pas que cette somme représente toute l’économie souterraine arménienne. Il s’agit uniquement de ce que les contrôles ont effectivement découvert. L’administration a également identifié 2 756 travailleurs non enregistrés au cours de l’année. Les impôts non acquittés associés aux infractions détectées atteignaient 124,1 milliards de drams, dont 37 milliards avaient été récupérés.

Derrière le « travail au noir » existe pourtant une ambiguïté sociale.

L’employeur économise des charges.

Le salarié peut croire gagner davantage immédiatement.

Puis viennent la pension, la protection sociale, la preuve des revenus, le crédit bancaire et les droits attachés au travail déclaré.

L’argent gagné hors du système possède parfois un prix différé.

L’indépendant face à l’administration

L’économie contemporaine complique encore le modèle.

Tout le monde n’est plus salarié d’une entreprise qui calcule automatiquement l’impôt.

Consultants, artisans, chauffeurs, créateurs, commerçants, professions libérales, travailleurs numériques et microentrepreneurs rencontrent davantage directement l’administration fiscale.

L’Arménie a longtemps utilisé des régimes simplifiés, notamment le régime de taxe sur le chiffre d’affaires, afin d’éviter qu’une petite activité supporte la même complexité comptable qu’une grande entreprise.

Mais trop simplifier produit aussi des effets pervers.

Une entreprise peut être tentée de rester artificiellement petite.

Des activités peuvent être divisées.

Deux entreprises réalisant des opérations comparables peuvent supporter des charges très différentes.

Le FMI relevait en 2025 que l’Arménie avait augmenté les taux applicables au régime de taxe sur le chiffre d’affaires et réduit son champ afin de rapprocher davantage la charge fiscale de celle supportée sous les régimes ordinaires de TVA et d’impôt sur les bénéfices.

Derrière la technique apparaît encore une question de justice.

À revenus comparables, qui doit payer combien ?

Une société accepte difficilement longtemps un impôt qu’elle juge arbitrairement réparti.

Chaque Arménien devient déclarant

Une transformation beaucoup plus profonde arrive aujourd’hui dans la relation entre le citoyen et le fisc.

Pour l’année fiscale 2025 et les suivantes, tous les citoyens arméniens résidents en Arménie au 31 décembre 2025 entrent dans le régime annuel de déclaration des revenus. Le système repose largement sur des informations préremplies par l’administration et a été simplifié après les difficultés rencontrées lors des premières phases de généralisation.

Le changement paraît bureaucratique.

Il est presque anthropologique.

Pendant longtemps, beaucoup de citoyens connaissaient l’impôt principalement comme une somme retirée de leur salaire.

Désormais, le citoyen devient davantage sujet fiscal conscient.

Il regarde ce que l’État sait de ses revenus.

Il vérifie.

Il déclare.

Il entre personnellement dans la comptabilité de la République.

L’État voit mieux son citoyen.

En retour, le citoyen sera probablement davantage tenté de regarder ce que l’État fait de son argent.

La transparence fiscale devrait donc fonctionner dans les deux directions.

Donner à l’Arménie et payer l’Arménie

La diaspora ajoute à cette question une singularité historique.

Pendant longtemps, aider l’Arménie a souvent signifié donner.

Financer une école.

Une association.

Une route.

Un hôpital.

Un projet humanitaire.

Envoyer de l’argent à une famille.

La donation repose sur l’affection et sur le choix.

L’impôt repose sur l’obligation.

Cette différence est politiquement immense.

Une nation peut survivre longtemps grâce à la générosité.

Un État moderne doit cependant vivre de recettes prévisibles.

On ne finance pas durablement une administration, des pensions ou la défense nationale en espérant qu’un bienfaiteur se montrera particulièrement généreux cette année.

Le passage de la charité nationale à l’impôt constitue ainsi une étape silencieuse de la construction étatique.

Aimer son pays peut conduire à faire un don.

Être citoyen implique aussi d’accepter de financer des dépenses que l’on n’aurait pas personnellement choisies.

Payer pour quelqu’un que l’on ne connaît pas

C’est peut-être là que commence réellement l’impôt.

Je paie pour une école alors que je n’ai pas d’enfant.

Pour une maternité alors que je ne suis pas enceinte.

Pour une route dans un village où je n’irai jamais.

Pour la pension d’une personne que je ne rencontrerai pas.

Pour une bibliothèque dont je n’emprunterai aucun livre.

La fiscalité oblige à imaginer des inconnus.

Voilà pourquoi elle constitue une institution politique beaucoup plus profonde qu’un prélèvement.

En 2025, le FMI estimait les recettes fiscales arméniennes autour de 22 % du PIB, avec une politique visant encore à accroître durablement la capacité de mobilisation des recettes afin de financer des besoins publics croissants.

La question sera donc moins de savoir si l’Arménie doit prélever davantage ou moins dans l’absolu.

Elle devra savoir ce qu’elle promet en échange.

Le reçu et le drapeau

Un pays se raconte volontiers avec son drapeau.

Ses montagnes.

Ses soldats.

Ses églises.

Ses écrivains.

On oublie l’administration fiscale.

Pourtant, le drapeau flotte parce que quelqu’un a payé le bâtiment public devant lequel il se trouve.

L’État commence peut-être moins glorieusement dans un formulaire, une déclaration de revenus et un ticket de caisse.

Cela manque de poésie.

Jusqu’à ce que l’on comprenne ce que l’impôt essaie d’accomplir.

Transformer quelques drams prélevés sur des millions de vies séparées en quelque chose qu’aucun de nous ne pourrait construire seul.

Le véritable consentement fiscal apparaîtra lorsque demander un reçu ne sera plus perçu comme rendre service à l’administration.

Lorsque payer correctement son impôt ne semblera plus être la naïveté de celui qui n’a pas su l’éviter.

Et lorsque l’État saura montrer suffisamment clairement où va l’argent pour que le citoyen puisse reconnaître, dans une route, une école ou un hôpital, un fragment de ce qu’il lui avait confié.

Car une société se raconte aussi dans ce qu’elle accepte de devoir à ceux qu’elle ne connaît pas.

Et peut-être qu’un État commence réellement à appartenir à ses citoyens le jour où ceux-ci peuvent regarder leur impôt et se dire simplement :

j’ai payé une petite partie de l’Arménie.