Par Marie Taffoureau
Une porte de prison produit un bruit particulier.
Elle se ferme sur une personne.
Elle se referme aussi un peu sur ceux qui restent dehors.
Une mère rentre chez elle.
Une épouse explique quelque chose à un enfant.
Un père apprend les horaires du parloir.
Un détenu découvre qu’à partir de maintenant sa journée aura des clés que quelqu’un d’autre porte.
Le droit appelle cela une privation de liberté.
L’expression est précise.
Elle rappelle justement ce que la peine devrait retirer.
La liberté d’aller et venir.
Pas la dignité.
Pas le droit d’être soigné.
Pas celui de continuer à être père, mère, fils, sœur.
Pas l’espoir de ressortir un jour capable de vivre autrement.
Une société se juge parfois à la manière dont elle traite les innocents.
Elle se révèle aussi dans ce qu’elle accepte de faire aux coupables.
Trois mille personnes derrière les murs
Au 30 avril 2026, l’Arménie comptait 3 003 personnes détenues, soit environ 94 pour 100 000 habitants.
À l’échelle européenne, l’Arménie ne figure donc pas parmi les pays ayant les taux d’incarcération les plus élevés.
Elle ne connaît pas non plus aujourd’hui une crise générale de surpopulation comparable à celle de plusieurs systèmes pénitentiaires européens. Au 1er janvier 2024, 2 469 personnes occupaient un parc pénitentiaire disposant officiellement de 4 491 places, soit 55 détenus pour cent places.
Une prison peut pourtant être très vide et très mauvaise.
Le nombre de mètres carrés disponibles ne mesure ni l’état des murs, ni la qualité des soins, ni la peur, ni l’ennui, ni la violence entre détenus.
Le problème carcéral arménien est ailleurs.
Condamné avant d’être condamné
Le premier chiffre devrait arrêter le regard.
Au 30 avril 2026, 48,1 % des personnes emprisonnées en Arménie étaient en détention provisoire. Quelques mois auparavant, les statistiques pénales du Conseil de l’Europe plaçaient même l’Arménie parmi les pays européens ayant la plus forte proportion de personnes détenues avant condamnation définitive, avec environ 52 % en janvier 2025.
Cela ne signifie évidemment pas que ces personnes sont innocentes.
Cela signifie juridiquement qu’une grande partie de la population carcérale n’a pas encore reçu une condamnation définitive.
La nuance est immense.
La détention provisoire peut être nécessaire pour empêcher une fuite, protéger des preuves, prévenir certaines pressions ou éviter une récidive immédiate.
Elle reste une mesure exceptionnelle dans la logique de l’État de droit.
Car enfermer avant le jugement définitif produit déjà une grande partie des effets de la peine.
L’emploi peut être perdu.
Le couple peut se briser.
Un enfant peut cesser de voir quotidiennement son parent.
La réputation peut être détruite.
Puis, même en cas d’acquittement ultérieur, personne ne peut rendre exactement les mois passés derrière une porte fermée.
La présomption d’innocence possède donc aussi une architecture.
Elle devrait se lire dans la prudence avec laquelle un système enferme avant de juger.
Les murs de Noubarachen
L’histoire pénitentiaire arménienne porte encore une partie du XXe siècle sur ses murs.
Lors de sa visite de 2023, dont le rapport a été publié en novembre 2024, le Comité européen pour la prévention de la torture a décrit les conditions de détention à Noubarachen comme généralement très mauvaises, celles d’Armavir et d’Artik comme médiocres au mieux. Certaines zones étaient considérées comme inacceptables. Le CPT constatait également l’état très dégradé de l’Hôpital pénitentiaire central.
Le paradoxe mérite d’être souligné.
L’Arménie dispose de places de prison.
Elle manque encore, dans certaines parties du système, de prisons suffisamment dignes.
Le Gouvernement projette depuis plusieurs années la fermeture de Noubarachen et de l’ancien hôpital pénitentiaire ainsi que leur remplacement par une nouvelle structure. Des rénovations ont parallèlement été engagées dans plusieurs établissements, notamment à Abovyan.
Construire une prison neuve ne réforme cependant pas automatiquement la prison.
On peut remplacer les murs sans changer ce qui se passe entre eux.
Une ombre venue du Goulag
L’héritage soviétique le plus profond n’est peut-être même pas architectural.
Il vit dans la sous-culture carcérale.
Le Bureau du Défenseur des droits humains arménien a lui-même retracé l’origine de la hiérarchie criminelle présente dans les prisons postsoviétiques jusqu’au système concentrationnaire stalinien, où s’était développée la figure du voleur dans la loi, accompagnée de codes, de statuts et de hiérarchies parallèles à celles de l’administration. Cette culture a survécu à la disparition de l’URSS dans plusieurs pays, dont l’Arménie.
Pendant longtemps, certains détenus occupaient ainsi des positions informelles donnant du pouvoir sur les autres.
La prison officielle contenait une seconde prison.
Ses propres règles.
Ses sanctions.
Ses privilèges.
Sa langue.
L’Arménie a criminalisé certaines formes d’appartenance à cette sous-culture et entrepris de réduire le pouvoir des figures les plus influentes.
Le CPT constate des progrès. Lors de sa visite de 2023, aucune allégation de mauvais traitement physique par le personnel n’a été recueillie dans les prisons visitées et l’influence de la hiérarchie informelle semblait avoir diminué.
La violence entre détenus n’avait toutefois pas disparu, notamment à Noubarachen et Artik.
Sortir du système soviétique signifie parfois beaucoup plus que changer de Code pénal.
Il faut également changer les règles non écrites.
Le corps enfermé reste un corps à soigner
La santé constitue probablement l’endroit où le sens moral d’une prison apparaît le plus clairement.
Une personne malade ne cesse pas de l’être parce qu’elle a commis une infraction.
Le CPT constatait que l’accès aux soins somatiques était globalement suffisant dans les établissements visités, avec une couverture médicale permanente.
La santé mentale présentait une situation beaucoup plus inquiétante.
Au moment de la visite, Armavir ne disposait d’aucun psychiatre résident. Noubarachen et Artik n’avaient chacun qu’un psychiatre à temps très partiel. Les psychologues présents étaient principalement chargés d’évaluations et rarement formés pour assurer un véritable accompagnement clinique. Le CPT demandait donc une amélioration substantielle de la prise en charge psychiatrique.
La prison concentre pourtant précisément les facteurs qui peuvent aggraver la souffrance mentale.
Isolement.
Rupture familiale.
Incertitude judiciaire.
Violence.
Culpabilité.
Addictions.
Peur de la sortie parfois aussi forte que celle de l’entrée.
Enfermer une personne souffrant psychiquement sans lui donner suffisamment accès au soin ne suspend pas son trouble.
Cela lui ajoute quatre murs.
Les femmes sont peu nombreuses et cela peut les rendre invisibles
Les femmes représentaient seulement 2,6 % de la population carcérale arménienne au début de 2025. Les mineurs représentaient environ 0,1 %.
Leur petit nombre pourrait sembler rassurant.
Il crée pourtant une difficulté classique des systèmes pénitentiaires.
La prison est historiquement pensée pour une population masculine adulte.
À Abovyan sont regroupées les femmes et les mineurs.
Lors de la visite du CPT en 2023, trois femmes détenues vivaient même avec leurs très jeunes enfants à l’intérieur de l’établissement.
Comment être mère en prison ?
La question dépasse la détenue.
Un enfant ne purge aucune peine.
Pourtant il peut grandir derrière un mur parce que le maintien du lien maternel est jugé préférable à la séparation.
Dans l’autre hypothèse, il grandit dehors avec une absence.
La peine traverse alors la personne condamnée et atteint une famille qui ne figure sur aucun jugement.
Le parloir est aussi une peine
On parle peu des familles de détenus parce qu’elles juridiquement ne sont coupables de rien.
Elles apprennent pourtant les règles de la prison.
Les horaires.
Les contrôles.
Les objets autorisés.
Les déplacements.
L’attente.
Une condamnation peut retirer un salaire au foyer.
Obliger une grand-mère à s’occuper des enfants.
Faire porter à l’épouse ou à l’époux le coût matériel et affectif du maintien de la relation.
Ajouter enfin la honte dans les communautés où le délit d’un membre de la famille semble contaminer symboliquement tous les autres.
La peine prononcée est individuelle.
Ses ondes ne le sont jamais.
Un enfant qui demande pourquoi son père ne rentre pas le soir rencontre le droit pénal avant même de connaître le mot.
Une journée vide prépare mal une vie pleine
La prison pose alors une question simple.
Que fait-on du temps pris à quelqu’un ?
S’il sert uniquement à attendre, la peine produit de l’immobilité.
Si le détenu peut travailler, étudier, traiter une addiction, comprendre les causes de ses passages à l’acte, reconstruire des compétences et préparer sa libération, ce même temps peut devenir autre chose.
L’Arménie essaie progressivement de déplacer son système dans cette direction.
Depuis 2024, un outil d’évaluation des risques et des besoins doit permettre de construire des parcours de resocialisation davantage individualisés. En 2025 et 2026, le système de probation et plusieurs établissements ont également testé des programmes fondés sur des méthodes de thérapie cognitivo-comportementale et d’entretien motivationnel pour les personnes confrontées à des problèmes d’usage de substances. Le programme doit désormais être déployé plus largement. (coe.int (coe.int)
Ce mouvement est essentiel.
Punir le symptôme sans toucher aux causes prépare parfois seulement le prochain dossier pénal.
La sortie commence avant la porte
L’épreuve réelle d’un système pénitentiaire arrive peut-être le jour de la libération.
Le détenu reçoit ses affaires.
La porte s’ouvre.
Administrativement, il est libre.
Socialement, tout reste à reconstruire.
Trouver un logement.
Retrouver un travail avec un casier judiciaire.
Réapprendre une famille qui a continué à vivre.
Retrouver des enfants qui ont grandi.
Résister à des fréquentations anciennes.
Continuer des soins.
Éviter les addictions.
Supporter le regard des autres.
L’Arménie travaille actuellement avec le Conseil de l’Europe à de nouveaux outils d’évaluation avant libération et au renforcement de la probation afin de mieux estimer les besoins, les risques de récidive et les perspectives de réinsertion. En juillet 2026, un programme structuré de réhabilitation des personnes ayant des problèmes d’addiction arrivait précisément au terme de sa phase pilote.
La réinsertion ne constitue pas un cadeau fait au condamné.
Elle protège aussi celui qui pourrait devenir sa prochaine victime.
Une politique pénitentiaire humaine peut donc être simultanément une politique de sécurité exigeante.
Après le verdict
Il faut pouvoir tenir ensemble deux vérités.
Une victime a droit à la justice.
Un condamné reste un être humain.
La seconde phrase n’efface jamais la première.
Elle empêche simplement la justice de ressembler à la vengeance.
La prison est nécessaire pour certaines infractions et certaines personnes.
Elle constitue aussi l’un des pouvoirs les plus vertigineux que nous accordions à l’État.
Décider qu’un être humain ne choisira plus pendant des mois ou des années l’endroit où il dort.
La porte qu’il ouvre.
La personne qu’il voit.
L’heure à laquelle il sort dans une cour.
Un tel pouvoir exige davantage de contrôle précisément parce qu’il s’exerce sur ceux que la société regarde le moins.
Le droit pénal pourrait presque être résumé par cette frontière.
Avant la condamnation, déterminer ce que quelqu’un a fait.
Pendant la peine, ne jamais oublier qui il demeure.
Et lorsqu’un jour la porte s’ouvre, faire en sorte que l’homme ou la femme qui revient parmi nous ait appris autre chose que la manière de vivre enfermé.
Car une peine réussie ne se mesure pas uniquement au nombre d’années passées derrière un mur.
Elle se mesure aussi au nombre d’années pendant lesquelles, ensuite, personne n’aura plus besoin d’y retourner.

