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Le Premier ministre arménien Nikol Pachinian s’adresse à ses partisans lors d’un rassemblement de campagne du parti Contrat civil à Erevan, en Arménie, le 5 juin 2026. Crédit : Hayk Baghdasaryan/Photolure via Reuters Connect.

Au final, les Arméniens ont voté avec leur cœur. Tôt lundi matin, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a revendiqué la victoire aux élections de son pays en portant une casquette et un tee-shirt représentant deux mains formant un cœur, symbole officieux de son parti et de sa personne.

Tout au long de la campagne, Pachinian a réaffirmé son soutien à la poursuite des négociations de paix avec l’Azerbaïdjan et à la normalisation des relations avec la Turquie, ainsi que son objectif de renforcer davantage les liens avec les États-Unis et l’Union européenne.

Une personne qui ne partage toutefois pas cet enthousiasme est le président russe Vladimir Poutine, les résultats étant largement perçus comme un désaveu adressé au Kremlin pour ses tentatives d’accroître son influence dans le Caucase du Sud.

Ci-dessous, des experts de l’Atlantic Council répondent à quatre questions essentielles sur les élections arméniennes et sur ce à quoi il faut s’attendre dans la région et au-delà.


1. Quel type de mandat politique Nikol Pachinian a-t-il obtenu ?

Pachinian dispose d’un mandat clair pour gouverner, mais pas d’un mandat décisif.

Son parti, Contrat civil, a recueilli un peu moins de 50 % des voix, soit plus du double de son principal rival, et il est assuré de disposer d’une majorité gouvernementale à l’Assemblée nationale.

Face à une opposition fragmentée, incapable de proposer une alternative crédible à son rapprochement avec l’Occident, ce résultat constitue une validation de sa ligne politique : éloigner l’Arménie de la Russie, approfondir les liens avec l’Europe et poursuivre la paix avec l’Azerbaïdjan ainsi que la normalisation avec la Turquie.

La principale limite de sa victoire réside dans le seuil qu’il n’a pas atteint. Jusqu’à présent, le processus de paix reposait sur l’hypothèse que la Constitution arménienne devait être modifiée afin de supprimer un passage du préambule que l’Azerbaïdjan interprète comme une revendication territoriale sur le Haut-Karabakh.

Une telle modification nécessite un référendum national, mais l’Assemblée nationale doit d’abord voter à la majorité des deux tiers pour soumettre la question aux électeurs. Or, Pachinian est resté loin de cette majorité qualifiée.

Par conséquent, il ne peut pas, par cette voie, engager le processus de modification de la Constitution, et encore moins le mener à son terme. De plus, un référendum organisé sur cette question aurait probablement peu de chances d’être approuvé par les électeurs arméniens.

La paix, dans les conditions actuellement discutées, se heurte donc à un obstacle que cette élection n’a pas levé.

Aucun de ces constats ne constitue un argument contre le processus de paix, et cet obstacle n’est pas insurmontable. Mais il rappelle que le chemin vers la paix peut être difficile et que ces difficultés ne doivent pas interrompre les efforts en cours.

Pachinian, comme toutes les autres parties engagées dans ce processus, devra continuer à travailler activement afin de trouver une voie à suivre, avec ou sans réforme constitutionnelle.

— Laura Linderman est chercheuse senior non résidente au Centre Eurasie de l’Atlantic Council et directrice des programmes du Central Asia Caucasus Institute.


2. Quel rôle le Kremlin a-t-il joué dans cette élection ?

Inquiète du rapprochement entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ainsi que du virage occidental de la politique étrangère arménienne, la Russie tente depuis plusieurs années, de manière à peine dissimulée, d’affaiblir le gouvernement Pachinian et sa candidature à la réélection.

Après que Moscou n’a pas soutenu efficacement son allié théorique arménien lors des conflits de 2020 et 2023 avec l’Azerbaïdjan, Pachinian a suspendu la participation de son pays à l’Organisation du traité de sécurité collective, dirigée par la Russie.

Depuis lors, le Kremlin cherche à affaiblir Pachinian en diffusant de fausses informations en ligne, en menaçant de perturber les approvisionnements en gaz, en bloquant certaines exportations agricoles arméniennes et, selon plusieurs informations, en déployant des agents chargés de distribuer des pots-de-vin aux électeurs.

La Russie souhaite maintenir une Arménie affaiblie et en conflit avec ses voisins afin de maximiser son influence sur Erevan et de servir ses propres intérêts dans le Caucase du Sud.

Pachinian a osé rompre avec cette logique en plaçant les intérêts de l’Arménie au premier plan, un exercice de souveraineté auquel Moscou ne semble pas encore s’être habituée.

— Andrew D’Anieri est directeur associé du Centre Eurasie de l’Atlantic Council.

À l’approche des élections législatives arméniennes du 7 juin, la Russie a mené l’une des campagnes d’ingérence électorale les plus intenses observées dans la région ces dernières années, en recourant à un large éventail de méthodes destinées à influencer le résultat du scrutin.

Au cœur de cette ingérence figuraient d’importantes campagnes coordonnées de désinformation. Entre avril 2025 et avril 2026, l’Arménie a été ciblée par l’acteur russe Storm-1516, lié au renseignement militaire russe, plus fréquemment que n’importe quel autre pays au monde.

L’opération Matrioshka a produit davantage de fausses vidéos visant l’Arménie avant cette élection qu’elle n’en avait produit avant les élections moldaves de 2025, pourtant déjà considérées comme l’une des principales cibles du Kremlin.

Des récits fabriqués en Russie, notamment des campagnes de dénigrement visant Pachinian et son gouvernement, ont été amplifiés et diffusés par l’intermédiaire de faux sites internet, de chaînes Telegram et de nombreux comptes sur les réseaux sociaux.

Au-delà de la désinformation, la Russie a exercé des pressions sur plusieurs fronts avant les élections. Selon des documents russes divulgués, le Kremlin aurait apporté un soutien financier à des partis d’opposition pro-russes.

Des organisations affiliées au Kremlin auraient proposé d’acheter des billets d’avion à des Arméniens vivant en Russie afin qu’ils puissent se rendre en Arménie pour voter.

Des acteurs pro-Kremlin auraient également tenté d’instrumentaliser l’Église apostolique arménienne pour mobiliser la population contre le gouvernement.

Dans le but d’accroître la pression diplomatique, Moscou a rappelé son ambassadeur en Arménie pour des « consultations ». La veille, l’Union économique eurasiatique dirigée par la Russie avait appelé l’Arménie à organiser un référendum afin de choisir entre une adhésion à l’Union européenne ou le maintien dans l’Union économique eurasiatique.

La Russie a également restreint les importations de produits arméniens afin d’exercer une pression économique sur les électeurs.

Aucune de ces actions n’a toutefois permis d’influencer l’issue du scrutin. Le parti au pouvoir Contrat civil a obtenu près de la moitié des suffrages et conservé la majorité parlementaire, ce qui n’était pas le scénario souhaité par Moscou.

Cela étant dit, parler d’une défaite totale de la Russie serait une simplification excessive. L’Alliance Arménie forte, soutenue par Moscou, a obtenu plus de 23 % des voix, offrant au Kremlin un point d’appui significatif dans la politique arménienne.

En quelques mois seulement, un parti récemment créé par le candidat soutenu par le Kremlin, Samvel Karapetyan, est parvenu à dépasser plusieurs figures et partis d’opposition bien établis.

La Russie dispose désormais d’une nouvelle force politique sur laquelle elle cherchera probablement à construire une stratégie de long terme. Le Kremlin raisonne sur plusieurs cycles électoraux, et non sur une seule élection.

— Givi Gigitashvili est chercheur résident au Digital Forensic Research Lab de l’Atlantic Council.


3. Que signifient ces résultats pour les relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ?

La victoire du parti Contrat civil de Pachinian lors des élections législatives marque une profonde évolution de l’orientation stratégique de l’électorat arménien.

Pendant des siècles, les Arméniens ont considéré la Russie comme un protecteur face aux menaces provenant des peuples turciques, et plus récemment face aux inquiétudes liées à l’Azerbaïdjan et à la Turquie.

Pachinian a explicitement fait campagne sur la réduction de cette dépendance à l’égard de la Russie, en s’engageant à approfondir les partenariats avec l’Union européenne et les États-Unis, à normaliser les relations avec la Turquie et à conclure la paix avec l’Azerbaïdjan.

Le Kremlin a activement tenté de le déstabiliser. La Russie a lancé une campagne de désinformation diffusant de fausses affirmations sur l’état de santé de Pachinian et sur ses intentions politiques.

Dans les derniers jours de la campagne, Moscou a même interdit l’importation de certains produits agricoles arméniens, invoquant soudainement des préoccupations sanitaires.

Rien de tout cela n’a fonctionné.

Pachinian a obtenu 49,9 % des voix, ce qui se traduit par 61 sièges sur 105 au Parlement. Il conserve ainsi une majorité, même si elle est inférieure aux 71 sièges détenus auparavant par Contrat civil.

Ce résultat dépasse largement les prévisions des sondages préélectoraux, notamment une enquête de l’International Republican Institute qui ne lui attribuait que 32 % des intentions de vote.

Le résultat reflète clairement la volonté des Arméniens d’aboutir à une paix durable avec l’Azerbaïdjan.

Toutefois, la majorité parlementaire de 58 % obtenue par Pachinian reste insuffisante pour atteindre les deux tiers nécessaires à une réforme constitutionnelle supprimant toute ambiguïté concernant le renoncement de l’Arménie à ses revendications sur le territoire azerbaïdjanais.

L’Azerbaïdjan a fait de cette réforme une condition préalable à la finalisation du traité de paix entre les deux pays.

Le texte de cet accord a été conclu en mars 2025 et paraphé par les ministres des Affaires étrangères des deux pays en août, en présence du président Donald Trump à la Maison-Blanche.

Une modification de la Constitution devrait également être approuvée par référendum national, ce qui constitue un autre défi politique majeur.

Malgré cela, les dirigeants azerbaïdjanais accueillent ces résultats avec soulagement. Les électeurs arméniens ayant validé le processus de paix, Bakou pourrait même reconsidérer son exigence constitutionnelle.

Et même en l’absence d’un traité formel, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev a déclaré à plusieurs reprises ces derniers mois que l’Arménie et l’Azerbaïdjan vivaient déjà dans une situation de paix.

— Matthew Bryza est chercheur senior non résident au sein du programme Turquie de l’Atlantic Council, directeur général de Straife et ancien ambassadeur des États-Unis en Azerbaïdjan.


4. Que signifient ces résultats pour les relations entre l’Arménie et les États-Unis ?

Le succès de Pachinian est à la fois politique et géopolitique. Il s’accompagne notamment d’un réchauffement significatif des relations avec Washington, amorcé à la fin de l’administration Biden et accéléré avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a souligné cette évolution en félicitant Pachinian pour sa victoire électorale :

« Les États-Unis se tiennent aux côtés du Premier ministre Pachinian et de l’Arménie dans la poursuite de la paix, et nous sommes déterminés à faire avancer les objectifs du Sommet historique de la paix de Washington, notamment la mise en œuvre de la Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP). »

Le succès de Pachinian réside dans sa volonté de libérer l’Arménie d’une confrontation de plus de trente ans avec l’Azerbaïdjan.

Avec la médiation des États-Unis, il a accepté de renoncer aux revendications arméniennes sur le Haut-Karabakh, ancienne enclave arménienne reconnue au niveau international comme faisant partie de l’Azerbaïdjan, ouvrant ainsi la voie à la paix.

L’intervention de Donald Trump en août dernier, lorsqu’il a invité Pachinian et Aliev à la Maison-Blanche, a permis de conclure un accord qui semblait à portée de main depuis plusieurs années.

Cette évolution a également donné une nouvelle impulsion aux discussions de longue date sur la normalisation des relations arméno-turques, l’un des principaux objectifs de la politique étrangère d’Erevan.

Une preuve de ces progrès est apparue peu avant les élections législatives lorsqu’un groupe d’Arméniens est entré en bus dans la région turque de Kars, marquant la première ouverture de cette frontière avec l’Arménie depuis trente ans.

Tout cela sert les intérêts américains dans le Caucase du Sud et au-delà, jusqu’en Asie centrale.

La promotion de la paix dans le Caucase du Sud par Donald Trump a renforcé l’influence des États-Unis dans la région, y compris auprès de la Turquie. Elle ouvre également la perspective d’un nouveau corridor de transport à destination et en provenance de l’Asie centrale enclavée.

Les efforts de Trump ont également mis fin, selon cette analyse, à l’hégémonie du Kremlin dans la région.

Moscou a longtemps utilisé les tensions autour du Haut-Karabakh pour maintenir son influence sur l’Arménie tout en courtisant l’Azerbaïdjan.

Ce temps est révolu.

Le rôle des États-Unis dans le Caucase du Sud et en Asie centrale est en pleine expansion, et ceux qui considèrent que Donald Trump est aligné sur Vladimir Poutine ont du mal à interpréter cette diplomatie originale dans cette vaste région.

Il n’est donc pas surprenant que Marco Rubio ait salué la victoire électorale de Pachinian.

— John E. Herbst est directeur senior du Centre Eurasie de l’Atlantic Council et ancien ambassadeur des États-Unis en Ukraine.


Source : Atlantic Council

Titre original : Four questions (and expert answers) about Armenia’s elections and what to expect next

Traduction française : Arménie Info