ChatGPT Image 16 juil. 2026, 10_22_50
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Par Marie Taffoureau

Dans « Une goutte de miel », Hovhannès Toumanian fait tomber une goutte sur le sol d’une boutique. Une mouche vient au miel, un chat à la mouche, un chien au chat. Les hommes se battent, les villages s’arment, puis les royaumes entrent en guerre. Une goutte destinée à nourrir finit par dévorer ceux qui la possèdent.

Le conte dit qu’aucun aliment n’est seul. Derrière le miel se tiennent l’abeille, la fleur, l’eau, le berger, le marchand, le prix et la frontière. Qu’un maillon cède, et la douceur devient dispute.

En Arménie, la souveraineté alimentaire commence dans cette chaîne. Elle ne signifie pas tout produire derrière des frontières closes. Elle signifie nourrir la population lorsque la route se ferme, que le climat se dérègle ou que le prix mondial transforme le pain en inquiétude.

Le pain dépend encore de la frontière

En 2024, l’Arménie ne couvrait que 22,8 % de ses besoins en blé, contre 27,9 % un an plus tôt. Elle restait presque autosuffisante en légumes, fruits, pommes de terre et œufs, tandis que le grain quotidien dépendait de l’extérieur. En 2025, la récolte céréalière a atteint environ 253 000 tonnes, au-dessus de la moyenne quinquennale, sans abolir cette vulnérabilité.

Au premier trimestre 2026, les importations alimentaires ont atteint 492,1 millions de dollars, contre 366,9 millions d’exportations. Les achats de blé ont progressé de 4,1 %, ceux de farine de 24,7 %, de lait de 33,4 % et de beurre de 73,1 %. Le pays exporte cognac et vin tout en important une part du pain et du lait.

La terre morcelée

L’exploitation agricole moyenne couvre environ 0,8 hectare. La privatisation a rendu aux familles une autonomie précieuse, mais la terre s’est divisée en parcelles étroites, éloignées, difficiles à irriguer et à mécaniser. La propriété protège le paysan ; le morcellement peut l’empêcher d’en vivre.

Le programme de consolidation 2023–2025 cherchait à réunir ces parcelles. En 2026 le plan alimentation-climat demande un registre agricole unifié et une consolidation menée avec les agriculteurs.

Réunir les terres ne doit jamais signifier les retirer à ceux qui les travaillent. Il faut consentement, cadastre fiable et protection contre la concentration spéculative.

L’eau est le premier aliment

L’Arménie dispose d’environ 208 000 hectares irrigables, mais seuls 95 000 seraient effectivement irrigués. Les réseaux perdraient près de 67 % de l’eau transportée. La sécheresse, l’érosion et la dégradation d’environ la moitié des terres arables font de chaque canal une infrastructure alimentaire.

L’eau perdue avant le champ devient une récolte absente après l’été.

Réparer les conduites, mesurer les prélèvements et soutenir le goutte-à-goutte relèvent donc de la souveraineté. Celui qui irrigue en amont décide parfois de ce qui poussera en aval.

Les femmes cultivent sans posséder

La pauvreté rurale atteindrait 26 %, tandis que les femmes ne posséderaient qu’environ 20 % des terres agricoles. Elles travaillent pourtant dans les champs, nourrissent les animaux, transforment les produits et maintiennent le foyer lorsque les hommes migrent.

Sans titre foncier ni revenu personnel, elles accèdent plus difficilement au crédit, à l’assurance et aux programmes publics. La souveraineté du pays repose ainsi sur des femmes auxquelles leur travail donne peu de souveraineté.

Produire n’est pas encore nourrir

Un fruit peut pourrir faute de chambre froide. Du lait peut être vendu à perte faute de collecte. Une pomme quitte le village à bas prix et revient en ville chargée du coût des intermédiaires.

La souveraineté se joue donc après le champ : stockage, transformation, routes, marchés, cantines et contrôle sanitaire. Le plan adopté en mars 2026 prévoit de renforcer chaînes du froid, traçabilité, normes, énergies renouvelables et réduction des pertes.

Une agriculture qui produit sans conserver travaille encore pour le gaspillage.

Le droit dans l’assiette

Le Code foncier impose que les terres agricoles soient utilisées et préservées selon leur zonage naturel. Les lois phytosanitaires, vétérinaires et alimentaires encadrent culture, transport, stockage et vente. La loi sur les coopératives permet de mutualiser machines, collecte et négociation.

Ces textes valent par leurs laboratoires, leurs inspections et leurs recours. Une norme trop coûteuse peut évincer le petit producteur ; une norme sans contrôle abandonne le consommateur.

La souveraineté n’est pas l’autarcie

Un pays montagneux de trois millions d’habitants ne peut produire seul chaque aliment. La souveraineté consiste à identifier les dépendances vitales, diversifier les fournisseurs, conserver des réserves et soutenir ce que la géographie rend possible.

Elle exige aussi l’accessibilité. Un pays peut avoir de la nourriture dans ses entrepôts et des familles qui ne peuvent l’acheter. La sécurité compte les tonnes. La souveraineté regarde les assiettes.

2026, passer de la survie à la stratégie

En 2026, l’Arménie et la FAO ont lancé leur cadre 2026–2030. Le plan alimentation-climat vise l’autosuffisance en cultures essentielles, l’irrigation moderne et l’adaptation. Le 8 juillet, le gouvernement a demandé de cartographier les terres inutilisées aptes au blé et de préparer un programme d’investissement.

Dans le Shirak et le Tavush, CAFSEP soutient l’énergie solaire, des équipements résilients et environ 230 ménages ruraux. Ces programmes doivent augmenter le revenu du cultivateur autant que le rendement du champ.

La dernière goutte

Chez Toumanian, personne ne s’arrête assez tôt pour essuyer le miel. Chacun défend son animal, son honneur, son camp, jusqu’à oublier la douceur tombée au commencement.

L’Arménie ne manque ni de terres, ni de savoirs, ni de fruits. Elle manque encore de continuité entre celui qui sème et celui qui mange.

La souveraineté alimentaire commence lorsque le pays sait quelle graine protéger, quelle eau économiser, quelle femme reconnaître et quel pain il refuse de laisser dépendre d’une seule frontière.

Une goutte de miel peut déclencher une guerre.

Une politique agricole juste peut empêcher que la faim en déclenche une autre.