Quand la capitale devient capital
Par Marie Taffoureau
Dans Les Barbares, Alessandro Baricco décrit moins une invasion qu’une mutation. Les nouveaux venus ne brûlent pas toujours les bibliothèques. Ils déplacent leur valeur, préfèrent la circulation à la profondeur et la surface lisible aux lentes épaisseurs de l’histoire. Erevan connaît peut-être ses barbares sans chevaux ni glaives. Ils arrivent avec des grues, des rendus en trois dimensions, des vitrines et des promesses de standing. La ville ancienne ne disparaît plus sous le fracas d’une conquête. Elle s’efface derrière une palissade portant l’image impeccable de ce qui la remplacera.
Baudrillard aurait reconnu ce passage du réel au simulacre. Une maison habitée possède des fissures, une odeur, une cour, des voisins et des souvenirs. Sa copie immobilière n’en conserve que le signe. La pierre ancienne devient parement, la ruelle décor, le quartier marque. Le projet appelé « Vieux Erevan » résume ce paradoxe : la ville détruit des fragments du passé, puis prétend recomposer leur apparence dans un ensemble neuf. La copie ne commémore plus l’original. Elle prend sa place et se présente comme plus authentique que lui.
Quand la pierre arménienne parlait soviétique
Erevan fut pourtant plusieurs villes avant de devenir un produit urbain. Sous Alexandre Tamanyan, le plan radioconcentrique devait donner une capitale à un peuple revenu de la catastrophe et traduire la renaissance nationale dans le tuf rose. Le pouvoir soviétique y ajouta sa géographie : avenues monumentales, bâtiments administratifs, zonage, grands ensembles et logements standardisés.
Cette architecture portait une ambition sociale, celle de loger et d’organiser. Elle portait aussi une grammaire impériale. Le centre représentait l’État, la largeur des avenues disciplinait les circulations, les immeubles collectifs enfermaient les vies dans des formes répétées. La pierre arménienne habillait parfois une syntaxe venue de Moscou. Des architectes arméniens infléchirent pourtant cette langue jusqu’à produire un modernisme singulier, aujourd’hui lui-même menacé.
L’architecture soviétique ne se contentait pas d’occuper le territoire. Elle fabriquait un citoyen adapté au territoire qu’elle avait dessiné. Les bâtiments massifs, les couloirs étroits, les appartements standardisés et les places cérémonielles distribuaient les corps autant que les fonctions. Le plan urbain devenait un plan politique.
La géographie du droit
L’architecture dessine une géographie du droit. Une règle d’urbanisme décide où l’on peut habiter, vendre, circuler ou simplement s’asseoir. Un permis distribue de la hauteur et donc de la lumière. Une expropriation déplace un foyer pour ouvrir une perspective commerciale. Une terrasse retire quelques mètres au trottoir sans prononcer le mot de privatisation. Le droit paraît abstrait dans le Journal officiel. Dans la ville, il devient mur, grille, ombre, distance et loyer.
La géographie juridique ne sépare donc pas seulement le public du privé. Elle distingue ceux qui disposent du centre de ceux qui le traversent, ceux qui possèdent la vue de ceux qui vivent dans son ombre, ceux dont la mémoire devient patrimoine et ceux dont la maison devient obstacle.
L’avenue du Nord demeure le cas le plus net. Sa réalisation a entraîné des acquisitions forcées au nom d’un besoin public supérieur. Dans l’arrêt Minasyan et Semerjyan contre Arménie, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que la privation d’un appartement à Erevan n’avait pas satisfait à l’exigence de légalité et a constaté une violation du droit au respect des biens.
La jurisprudence rappelle que l’intérêt général ne se confond pas avec l’intérêt d’un projet, encore moins avec la rentabilité de ceux qui le construisent. Lorsqu’un quartier populaire est détruit pour produire un espace commercial, le droit doit demander qui bénéficie réellement de cette transformation et qui en supporte le prix.
Sauver les façades, perdre les vies
Le droit arménien protège les monuments immobiliers et leur environnement historique. Son efficacité dépend cependant du classement des bâtiments, du contrôle des travaux, des sanctions et de la capacité des habitants à agir avant la démolition.
Une façade sauvegardée après le départ de ses occupants peut conserver une forme et perdre un monde. Le patrimoine demeure aussi dans l’usage, la mémoire sociale et les relations que l’espace rend possibles. Une cour n’est pas seulement une composition architecturale. Elle est un lieu de passage, de parole et de voisinage.
La conservation devient simulacre lorsqu’elle ne garde que la peau. On déplace quelques pierres, on reproduit une corniche, on reconstitue une façade. Le corps social qui vivait derrière elles a déjà été dispersé. La ville ancienne survit comme décor, après que la ville réelle a disparu.
Kond, le quartier que la ville regarde de haut
Kond incarne cette question. Ses ruelles, ses maisons de pierre et de terre, ses cours imbriquées racontent des couches arméniennes, persanes, rurales et urbaines que le grand récit monumental a laissées dans l’ombre.
Le quartier souffre d’infrastructures dégradées et ses habitants ont droit à l’eau, à l’assainissement et à des logements dignes. La restauration ne saurait conserver romantiquement la pauvreté. Elle devrait améliorer les maisons sans expulser leur mémoire humaine, reconnaître les droits fonciers et associer les résidents aux décisions.
La modernisation de Kond pourrait devenir un laboratoire juridique. Elle permettrait de concilier réhabilitation, droits des habitants, protection patrimoniale et amélioration des réseaux. À défaut, le quartier risque de devenir un produit culturel dont les habitants auront été les premiers exclus.
Des arbres au mètre carré
La politique urbaine se lit aussi dans les espaces verts. La municipalité recense 86 parcs, environ 906,8 hectares de surfaces végétalisées et 8,3 mètres carrés de verdure par habitant. Elle annonce des plantations et l’extension des réseaux d’irrigation. Ces progrès comptent dans une capitale exposée aux chaleurs croissantes.
Ils n’épuisent pas la question de la répartition. Un square central soigne l’image de la ville, tandis qu’un arbre dans un quartier périphérique soigne la température, l’air et la vie quotidienne.
L’écologie urbaine ne se réduit pas au nombre total d’arbres. Elle dépend de leur localisation, de leur entretien, de leur accès et de leur capacité à protéger les quartiers les plus exposés. Un espace vert clôturé, commercialisé ou transformé en terrasse ne remplit plus la même fonction sociale.
La rue reste publique jusqu’au prix du café
La privatisation avance souvent sans vente formelle. Elle apparaît lorsqu’un espace reste juridiquement public mais devient économiquement sélectif. Les cafés coûteux, les résidences sécurisées et les commerces de luxe indiquent qui peut demeurer et qui doit seulement passer.
Le centre se transforme en vitrine pour investisseurs, touristes et diaspora aisée, tandis que les périphéries absorbent les longues distances, les transports saturés et les logements moins valorisés. La ville rassemble les citoyens sur la carte et les sépare dans le prix du mètre carré.
Une place peut rester ouverte à tous et devenir socialement inaccessible. Rien n’interdit d’y entrer, mais tout rappelle à certains qu’ils n’y sont plus destinés. L’exclusion urbaine porte alors rarement un uniforme. Elle prend la forme d’un menu, d’un gardien, d’une caméra ou d’un loyer.
Construire sans congédier
Erevan a besoin de construire. Ses bâtiments vieillissent et la sécurité impose parfois de remplacer. La question porte sur ce que la construction conserve du contrat urbain.
Un registre public des démolitions, des permis et des propriétaires réels, des études d’impact patrimonial opposables, une consultation avant toute déclaration d’intérêt public et un droit effectif au relogement rendraient la ville à ceux qui la vivent.
La capitale pourrait également instaurer une protection renforcée des ensembles urbains, et non seulement des monuments isolés. Une maison ne produit son sens qu’avec la rue, le jardin, la cour et le voisinage qui l’entourent.
La copie conforme à l’absence
Une capitale devient moderne lorsqu’elle sait transformer sans falsifier. Erevan risque aujourd’hui de ressembler de plus en plus à l’image qu’elle vend et de moins en moins à la ville qu’elle fut.
À force de reconstruire son passé en neuf, elle pourrait finir par ne conserver de son histoire que la parfaite imitation de son absence. La ville serait alors sauvée en apparence et perdue dans la réalité, classée dans les brochures après avoir été déclassée dans la vie.

