Par Marie Taffoureau
Né fin septembre devant un lycée de Créteil, le mouvement lycéen pacifique, apolitique et concret est devenu une mobilisation nationale contre la vie chère. Pillages, récupérations politiques et médiatiques en tous genres, maintien de l’ordre contesté, réseaux sociaux menacés de coupure, intox venues de l’étranger et de la France : retour sur six semaines de crise.
Des revendications bien réelles
Tout part de problèmes concrets : environ 10 % d’heures de cours non remplacées selon l’Union syndicale lycéenne, des infirmières et des surveillants en nombre insuffisant, des bâtiments vétustes, parfois amiantés… 72 % des Français jugent ces revendications légitimes, dont 77 % des plus de 65 ans.
Des cortèges massifs et pluriels
Le 17 octobre, 550 000 manifestants, les organisateurs 800 000, soit cinq fois plus que ne l’attendait le renseignement. Le 24, ils sont 410 000 selon les autorités, 800 000 selon la CGT, face à 70 000 policiers et gendarmes. Lycéens, parents, enseignants, salariés, retraités : aucun parti ne dirige ce mouvement.
Qui sont les casseurs ?
À Lyon, 200 boutiques sont pillées ; à Limoges, la mairie brûle. Les comparutions immédiates montrent surtout des pilleurs opportunistes, aux côtés de militants radicaux venus chercher l’affrontement. Aucune enquête n’a identifié parmi eux d’agents russes ni de réseau islamiste. La droite et Jean-Luc Mélenchon à gauche ont appelé à ne pas piller, et 91 % des Français condamnent ces violences.
Police : la question des ordres
Le 17 octobre à Marseille, le maire Benoît Payan avait demandé par écrit à la préfecture de sécuriser les lieux dès la veille ; « évidemment », dit-il, cela n’a pas été fait. Ce matin-là, il n’y avait selon lui qu’« une compagnie de CRS pour Marseille », et il a dû appeler lui-même le président de la République, le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur. « Je veux savoir pourquoi, dans cette ville, des gens ont pu impunément casser », lance-t-il, précisant que ceux-là « ne sont pas des manifestants, ce sont des casseurs ». Le même jour à Paris, un orchestre jouant en soutien au mouvement est gazé place de la République.
Pour de nombreux manifestants, le pouvoir a choisi de viser les cortèges plutôt que les casseurs. Aucun ordre en ce sens n’a été rendu public : les instructions du 23 octobre imposent au contraire d’intervenir contre les atteintes aux biens. Mais Laurent Nuñez a reconnu une « perte de contrôle », et Emmanuel Macron, qui a refusé sa démission, un manque d’anticipation. À Lens, un adolescent a perdu une main, ce qui a fait suspendre certaines grenades, de nouveau envisagées le 16 octobre ; à Mulhouse, une jeune fille a perdu un œil et 81 % des Français jugent le gouvernement responsable.
Des bilans de blessés inexploitables
Pour le 17 octobre, les agents blessés passent de 150 à plus de 500 en une nuit, pompiers inclus ; pour le 24, de 53 à 267 en un jour. Les manifestants blessés sont 150 ou plus de 250 selon les sources. Aucun bilan ne précise gravité, lieu, heure ni cause : projectile, chute, gaz ou munitions des forces de l’ordre. Impossible de savoir qui a blessé qui. Au 15 octobre, environ 85 % des 7 950 interpellés étaient mineurs.
La coupure des réseaux sociaux
Le 22 octobre, Sébastien Lecornu a demandé aux opérateurs de se tenir prêts à couper Snapchat, TikTok, Instagram puis X pendant quelques heures. Jugée contournable et juridiquement fragile, la mesure n’a pas été déclenchée. En 2025, le Conseil d’État avait jugé illégal le blocage de TikTok en Nouvelle-Calédonie. Emmanuel Macron avait lui-même évoqué en 2023 l’idée de « couper » les réseaux. Ses détracteurs dénoncent une censure liberticide.
Intox et récits importés
Une vidéo tronquée a accusé à tort le maire de Saint-Denis d’avoir attisé un incendie qu’en réalité il éloignait en poussant une poubelle en feu hors du grillage d’un lycée, des fêtes du PSG ont circulé comme des émeutes lycéennes, et CNews comme Franceinfo ont diffusé des images de Tirana présentées comme françaises. Donald Trump a imputé les violences à des immigrés venus dans des pays « qu’ils haïssent », sans la moindre preuve selon l’agence AP ; son vice-président, J.D. Vance, accuse les « libéraux » d’avoir « importé le tiers-monde ». En France et en Belgique, des voix ont dénoncé une infiltration islamiste ou des Frères musulmans par la gauche, thèse reprise aux États-Unis et dans la presse russe : aucune enquête ne l’a étayée. La Russie, via son réseau Doppelganger, a bien attisé la colère en ligne avec 639 messages, mais rien n’indique qu’elle ait envoyé des casseurs.
Un mouvement qui dépasse les frontières
Le mouvement français a essaimé, et d’autres jeunesses se sont levées en même temps.
Belgique : dès le 1er octobre à Liège, puis le 5 à Bruxelles, Mons, Charleroi, Verviers et Hannut, des élèves bloquent leurs écoles contre les cours non remplacés et les économies dans l’enseignement. Liège interdit les rassemblements de plus de trois personnes du 7 au 16 octobre.
Italie : début octobre, les jeunes défilent au cri de « Facciamo come in Francia » (« Faisons comme en France ») pour l’école, les salaires et le logement, contre la vie chère et le réarmement. Le 17, les cortèges de Bologne, Milan et Turin dégénèrent : 271 interpellations à Milan, surtout des mineurs. Giorgia Meloni condamne les violences.
Allemagne : à Berlin, des élèves bloquent le lycée français le 12 octobre, puis d’autres établissements le 16, en solidarité avec la France, pour l’éducation et contre le retour du service militaire. La responsable berlinoise de l’Éducation rappelle que « l’école n’est pas une zone de non-droit ».
Grèce : le 13 octobre à Athènes, des étudiants reprennent en français « On n’est pas des machines » contre la vie chère et le coût du logement.
Albanie : à Tirana, à partir du 12 octobre, lycéens et étudiants rejoignent la « révolution des flamants roses » contre les frais d’inscription, la corruption et le Premier ministre Edi Rama. Le ministère de l’Éducation puis la Cour suprême prennent feu ; au moins 167 personnes sont interpellées. Edi Rama dénonce des jeunes « idéologisés et radicalisés » et accorde une prime de 2 500 euros aux policiers.
Espagne : le 24 octobre à Barcelone, un appel « Instituts Indignats » finit en 128 interpellations, dont un quart de mineurs ; la mairie annonce des poursuites et évoque la responsabilité des parents.
Portugal : le 17 octobre, à Lisbonne, Porto, Coimbra, Faro et Funchal, des campements dénoncent la flambée des loyers ; la police évacue celui de Porto.
Canada : le 17 octobre, plusieurs centaines de personnes se rassemblent au square Phillips à Montréal « en solidarité avec les élèves de France », pour plus d’aide financière aux études et des stages rémunérés.
Partout, les gouvernements condamnent les violences et renforcent la sécurité ; aucune concession comparable à celles obtenues en France n’a été recensée.
Le regard arménien
Les médias arméniens n’ont pas relayé ces théories. Armenpress, Armenia Today ou Golos Armenii ont décrit revendications, violences policières et pillages sans désigner de coupable étranger ; Armenpress a même relevé l’absence des lycéens à la table des négociations. L’écho est familier : la révolution de velours de 2018 et Tavush pour la patrie en 2024 ont aussi mobilisé les étudiants arméniens.
Ce que la rue a obtenu
Le 26 octobre, après six semaines de blocus, le gouvernement annonce une réforme de Parcoursup pour plus de transparence, voire son remplacement en 2028, 15 000 places dans le supérieur, 28 élèves maximum dans une partie des classes de seconde, 500 postes d’enseignants, l’abandon de 800 suppressions et 5 milliards d’euros, surtout en prêts, pour les bâtiments. Des demandes anciennes, entendues seulement sous la pression de la rue. Le Renouveau lycéen salue des annonces « très concrètes », mais
appelle à poursuivre la mobilisation.
L’avenir, grand absent du débat
61 % des étudiants s’inquiètent de l’IA pour leur avenir ; un sur deux craint qu’elle remplace son futur métier. En effet, un emploi sur quatre est exposé à l’IA générative, et la robotique vise aussi les métiers manuels. Les candidats à 2027 en parlent peu : un « droit à la reconversion » chez Édouard Philippe, un « dividende IA » chez Olivier Faure, mais aucun revenu universel, et les retraites à peine effleurées. Un chroniqueur reproche aux lycéens de manifester « pour des causes du XXe siècle ». Eux réclament de la clarté et d’être pris au sérieux, plutôt que le mépris « d’adultes » que ce monde inquiète tout autant.
Rire pour se faire entendre
« Bismillah, c’est les ténèbres » signé Mamadou, message caricatural risible d’un policier tentant de se faire passer pour un lycéen sur le réseau social Snapchat devenu slogan, a été repris jusqu’à Bruxelles. « Je bloque donc je suis », signé René Pancarte, détourne Descartes. Sur les murs, un vieux tag adresse « une pensée aux familles des vitrines ». Reste une question : pourquoi faut-il bloquer un lycée pour être entendu ?

