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D’Aram Andonian à Thrassos Kastanakis, traduire une phrase pour rendre un monde

Par Marie Taffoureau

On dit qu’un livre passe dans une autre langue comme s’il suffisait de lui faire franchir une frontière. Il faut pourtant conduire une voix jusqu’à nous sans la déporter une seconde fois, déplacer les mots sans déraciner le monde qu’ils portaient. Certains termes traversent. D’autres résistent, parce qu’ils contiennent une maison, une hiérarchie, une blessure ou une manière d’habiter le temps.

Hervé Georgelin travaille dans cet intervalle. Historien des populations arméniennes et grecques orthodoxes de l’Empire ottoman, docteur de l’EHESS, ancien membre de l’École française d’Athènes, il enseigne à l’Université nationale et capodistrienne d’Athènes, où il est professeur assistant titulaire depuis février 2026. Son parcours réunit l’archive et la phrase, la preuve et la présence.

Aram Andonian, écrire au bord de l’effacement

Aram Andonian fut journaliste, écrivain, historien et survivant. Né à Constantinople dans les années 1870, il participa à la presse arménienne avant d’être arrêté lors de la rafle du 24 avril 1915. Déporté vers Çankırı, puis les camps syriens de Ras al-Aïn et Meskéné, il survécut à la destruction dont il devint l’un des archivistes. À Paris, il fut de 1928 à 1951 la cheville ouvrière de la Bibliothèque Nubar, recueillant les traces d’un monde que les assassins avaient voulu rendre introuvable.

L’histoire connaît souvent Andonian par les documents qu’il publia sur l’organisation du génocide. Hervé Georgelin restitue aussi l’écrivain. En ces sombres jours, paru en arménien occidental à Boston en 1919, réunit six récits nés de la déportation : « Ce n’est rien », « Les mères », « De l’eau… de l’eau », « Fatigue de vivre », « Le brancard » et « Pour un morceau de pain ». La littérature y atteint ce que le tableau statistique ne saisit pas : la soif avant le chiffre des morts, le geste d’une mère avant la catégorie de victime, l’attente et l’humour, dernier abri dans la détresse.

Dans Sur la route de l’exil, Georgelin traduit et annote deux textes publiés à dix ans d’intervalle. Andonian raconte l’arrestation, les prisons, les convois et la descente vers Alep. Il observe le pouvoir avec l’œil du journaliste, puis le fissure avec l’ironie du survivant. L’événement collectif demeure visible jusque dans un papier réclamé, un nom mal prononcé, une plaisanterie échangée avant que la porte ne se ferme. L’édition réunit une préface de Raymond Kévorkian, une introduction du traducteur et une postface de Janine Altounian, comme si plusieurs regards devaient entourer cette parole pour mieux la faire parvenir jusqu’à nous.

Traduire sans blanchir la langue

L’arménien occidental d’Andonian naquit dans une Constantinople plurielle. Il porte des mots turcs, arabes et européens intégrés à la vie quotidienne. Dans son introduction à En ces sombres jours, Georgelin explique avoir conservé plusieurs termes en italique et les avoir accompagnés d’un lexique. Un bekçi başı ne devient pas seulement un « chef des gardiens » ; une vesika dépasse la simple « carte de rationnement ». Chaque mot contient l’administration ottomane, ses sons, ses rapports sociaux et parfois sa violence.

Trop lisser produirait un passé parlant un français impeccable, débarrassé de ses voisinages et de ses dominations. Tout conserver sans médiation dresserait un mur. Georgelin préfère le passage accompagné : une note, un lexique, une étrangeté maintenue assez longtemps pour rappeler au lecteur qu’il entre chez autrui.

Une expression intraduisible avertit qu’une équivalence ne sera jamais une égalité. Les langues ne découpent pas le réel selon les mêmes coutures. Elles distribuent autrement le respect, la parenté, le sacré et l’ironie. Traduire revient à mesurer cette différence sans la transformer en défaut.

Constantinople parle plusieurs langues à la fois

Ce principe éclaire aussi Manouil le Hadji, roman de l’écrivain grec Thrassos Kastanakis, traduit par Hervé Georgelin et publié par MētisPresses en 2014. Né en 1901 dans la Constantinople ottomane tardive, Kastanakis s’installa à Paris en 1920. Son roman suit, dans la capitale de 1915, un homme d’affaires grec orthodoxe que son pèlerinage à Jérusalem a paré du titre respecté de hadji. Derrière l’honneur se déploient l’argent, le désir et les appétits d’un monde au bord du gouffre.

Le mot hadji donne déjà une leçon de traduction. « Pèlerin » en indique le geste religieux, sans restituer entièrement le prestige social et l’ambiguïté morale du personnage. La langue grecque de Kastanakis, nourrie de français, d’italien et de turc, fait entendre Constantinople comme une ville qui ne parlait jamais d’une seule voix. Georgelin refuse d’en fabriquer une version monolingue. Traduire la ville suppose de laisser ses langues se toucher.

Cette polyphonie possède une portée historique. Elle rappelle qu’avant d’être distribuées entre des États, des identités nationales et des récits exclusifs, les langues de Constantinople se croisaient dans les affaires, les familles, les insultes, les prières et les plaisanteries. La traduction conserve alors moins un vocabulaire isolé qu’un tissu de relations.

L’historien qui rend la parole aux archives

Chez Georgelin, la traduction prolonge le métier d’historien. L’archive établit qu’un monde a existé. La littérature montre comment il se sentait exister. L’une conserve les dates, l’autre la durée. Les opposer reviendrait à préserver les os en perdant la voix.

Georgelin rappelle lui-même que les romans, les mémoires et les journaux intimes permettent de reconstruire les univers quotidiens disparus. La traduction littéraire affine aussi sa connaissance des langues dont sont issues les autres sources historiques. L’historien devient traducteur pour mieux entendre ses archives ; le traducteur redevient historien afin de savoir ce que chaque mot transporte.

Ses recherches sur Andonian, l’exil et la Bibliothèque Nubar approfondissent cette question : comment sauver une culture après la dispersion de ses lieux et de ses lecteurs ? Une bibliothèque répond par la conservation. Une traduction ajoute la circulation. Elle permet à l’œuvre de rencontrer ceux que l’histoire avait placés hors de sa langue.

Rendre sans réduire

En ces sombres jours et Sur la route de l’exil rendent à Andonian sa double qualité de témoin et d’écrivain. Manouil le Hadji restitue la polyphonie grecque et ottomane d’une Constantinople disparue. Ensemble, ces livres rappellent qu’une civilisation peut survivre dans la syntaxe après avoir perdu ses rues.

Hervé Georgelin ne transporte pas seulement des mots vers le français. Il rend au français ce qui lui manquait : une autre manière de penser le voisin, l’exil, la catastrophe et la coexistence. Le traducteur paraît s’effacer derrière l’auteur. Son effacement est un art actif. Il recule pour laisser passer une voix, tout en veillant à ce qu’elle n’abandonne rien d’essentiel à la frontière.

Traduire consiste à rendre. Rendre un texte lisible, rendre un disparu présent, rendre à une langue le monde qu’on avait voulu lui retirer. Certaines histoires ont été privées de pays. Grâce à des passeurs comme Hervé Georgelin, elles ne restent pas sans adresse.