De l’orphelinat au laboratoire, protéger la naissance sans confisquer la liberté
Par Marie Taffoureau
Dans « La Gardeuse d’oies », conte des frères Grimm traduit en arménien par Hovhannès Toumanian, un roi demande à ses trois filles de mesurer leur amour. L’aînée l’aime comme le sucre, la seconde comme sa plus belle robe. La dernière répond qu’elle l’aime comme le sel, sans lequel le meilleur repas perd son goût. Blessé, le père la chasse. Dans d’autres versions, un repas sans sel lui révèle ensuite la valeur de ce qu’il croyait presque sans valeur. L’essentiel se remarque souvent lorsqu’il manque.
L’Arménie parle beaucoup de ses enfants parce qu’elle en a moins et que chaque naissance semble porter une part de l’avenir national. Entre l’enfant placé, adopté, conçu par assistance médicale et celui qu’une femme choisit de ne pas avoir, une question demeure : la société protège-t-elle une personne ou administre-t-elle un nombre ?
Protéger sans éloigner
La Constitution arménienne place l’intérêt de l’enfant au premier plan. Pourtant, beaucoup entrent en institution en raison de la pauvreté, du handicap ou de services familiaux insuffisants, bien qu’ils ne soient pas orphelins. L’établissement traite l’urgence, puis risque de transformer une séparation provisoire en enfance entière.
En 2025, plus de 190 enfants vivaient auprès d’environ 130 familles d’accueil. Le programme UNICEF Arménie 2026-2030 vise à développer ces services et à réduire de près de 90 % le nombre d’enfants placés en structures résidentielles ou correctionnelles. La famille doit devenir la règle, l’établissement une solution brève et l’aide sociale le moyen d’éviter la rupture.
Un enfant handicapé ne devrait pas perdre ses parents parce que sa commune ne possède ni rééducation, ni auxiliaire, ni transport adapté. La désinstitutionnalisation commence avant le placement, par l’aide à domicile et des services accessibles dans les marzes.
Adopter sans effacer
L’enfant doit conserver une histoire consultable, une parole entendue selon son âge et un suivi après l’adoption. La filiation nouvelle peut construire un foyer sans condamner l’origine au silence.
L’adoption crée une famille durable lorsque le retour auprès des parents biologiques est impossible. Elle ne peut devenir une réponse automatique à la pauvreté ni une voie rapide vers l’étranger. L’Arménie applique depuis 2007 la Convention de La Haye sur l’adoption internationale, qui organise la coopération entre autorités et la prévention des gains indus.
Quand le berceau entre au laboratoire
L’infertilité concernait 16,8 % de la population mesurée en 2022. En juillet 2026, le gouvernement a refondu son programme public d’assistance médicale à la procréation. Il couvre le diagnostic, le traitement, jusqu’à six cycles d’insémination et une tentative de fécondation in vitro. Il inclut notamment des femmes arméniennes sans enfant, des réfugiées déplacées d’Artsakh et, sous conditions, des couples ayant déjà un enfant.
Cette avancée réduit une inégalité brutale : le désir d’enfant dépendait trop souvent du revenu. Le programme maintient des limites d’âge, certains critères matrimoniaux et ne rembourse ni la gestatrice ni les gamètes provenant de donneurs. L’accès médical s’élargit, tandis que la filiation reste filtrée par une représentation particulière de la famille.
La gestation pour autrui est autorisée. La gestatrice doit avoir entre 20 et 35 ans, avoir déjà accouché, subir des examens médicogénétiques et ne peut remplir ce rôle plus de deux fois. Le contrat doit être écrit et authentifié par un notaire. Ces garanties n’effacent pas le risque qu’une nécessité économique transforme le corps féminin en ressource reproductive.
Le consentement doit survivre à la signature. Il suppose une information indépendante, une assurance et un suivi médical et psychologique. L’enfant ne saurait être l’objet livré d’un contrat, ni la gestatrice le contenant loué d’un projet parental.
La démographie ne peut entrer dans le corps des femmes
Le droit arménien permet l’interruption volontaire de grossesse sur demande écrite jusqu’à douze semaines. Il impose cependant trois jours de réflexion et une consultation préalable. Depuis une modification réglementaire de 2025, l’avortement médicamenteux peut être pratiqué jusqu’à huit semaines dans une structure ambulatoire autorisée.
Depuis le 1er janvier 2026, le Code pénal sanctionne l’avortement ou la stérilisation pratiqués sans consentement préalable, éclairé et formalisé. L’autonomie reproductive vaut dans les deux directions : nul ne peut imposer une naissance, nul ne peut imposer son empêchement.
La liberté juridique rencontre pourtant la pression sociale. En 2024, l’Arménie comptait environ 110 garçons pour 100 filles. Le déséquilibre atteignait 119 garçons au troisième enfant et 121 au quatrième. La loi interdit les interruptions tardives motivées par le sexe, mais la préférence pour les fils agit dans les familles avant d’apparaître dans les statistiques.
Combattre cette sélection exige de valoriser les filles, de sécuriser les femmes économiquement et d’associer davantage les pères au soin. Restreindre l’avortement en général punirait d’abord les femmes sans supprimer la préférence masculine qui produit le choix.
Le droit de naître, de ne pas naître et de grandir
Une politique démographique finance la procréation et distribue des allocations. Une politique humaine permet de désirer un enfant sans l’exiger, de le mettre au monde sans s’appauvrir, de l’élever malgré le handicap, de l’accueillir sans effacer son histoire et de refuser une grossesse sans perdre sa dignité.
Le roi du conte avait confondu la valeur avec l’éclat. Les grands discours sur la nation ressemblent au sucre et aux robes précieuses. Le sel réside dans les services discrets, le consentement, la famille soutenue et la liberté respectée.
L’Arménie compte ses enfants. Elle tiendra sa promesse lorsque chacun d’eux comptera davantage que le compte.

