Par Marie Taffoureau
« Je ne parle pas arménien, mais je suis arménien. »
Alain Prost
La phrase vient d’un homme que peu associeraient spontanément à l’Arménie. Quatre fois champion du monde de Formule 1, Alain Prost est le fils de Marie Rose Karatchian, Française d’origine arménienne. Enfant, il écoutait son grand père raconter l’Arménie. Il ne comprit que plus tard que ces histoires racontaient aussi la sienne. Il en resta une appartenance privée de vocabulaire, une patrie transmise avant d’être traduite.
Cette phrase pose une question que la diaspora connaît intimement. Combien de mots faut il savoir pour appartenir à un peuple ?
On peut oublier comment dire « fenêtre » et reconnaître immédiatement celle de la maison d’une grand mère. Ne plus savoir conjuguer un verbe et connaître par cœur une chanson. Prononcer maladroitement son propre nom et savoir exactement pourquoi il a traversé Marseille, Beyrouth, Los Angeles, Téhéran ou Buenos Aires avant d’arriver jusqu’à soi.
La langue se perd parfois mot après mot. La mémoire, elle, possède d’autres grammaires.
Sept millions de façons de dire « nous »
Le Haut Commissariat arménien aux affaires de la diaspora estime qu’environ sept millions d’Arméniens vivent aujourd’hui dans plus de cent pays. Cela signifie qu’une grande partie du peuple arménien grandit hors de la République, dans une autre langue quotidienne, une autre école, un autre État.
Charles Aznavour disait que le français était sa langue de travail et l’arménien celle de sa famille. Yousuf Karsh arriva adolescent au Canada après avoir fui les persécutions et devint l’un des grands portraitistes du XXe siècle. Cher est née Cherilyn Sarkisian. André Agassi est le fils d’un père arménien d’Iran. Serj Tankian a fait entendre l’histoire arménienne dans le rock américain. Alain Prost l’a portée jusque sur les circuits.
La science possède elle aussi sa diaspora. Ardem Patapoutian, prix Nobel de médecine en 2021, est né à Beyrouth dans une famille arménienne. Daron Acemoglu, prix Nobel d’économie en 2024, est né dans une famille arménienne d’Istanbul et commença sa scolarité dans une école arménienne.
Tous n’ont pas vécu la même Arménie. Tous n’en parlent pas la langue de la même manière. Leur existence suffit pourtant à montrer combien l’arménité voyage sans demander la permission aux frontières.
Quand l’Arménien devient étranger en Arménie
Le voyage vers Erevan peut alors produire une étrange blessure.
Celui qui a grandi à Paris, Glendale ou Montréal arrive parfois avec l’impression de revenir. Celui qui est né à Gyumri, Vanadzor ou Erevan voit arriver quelqu’un qui, lui, vient pour la première fois.
Le même pays devient retour pour l’un et quotidien pour l’autre.
L’Arménien de diaspora peut avoir construit une Arménie intérieure avec les récits des grands parents, le génocide, l’Église, Ararat, Komitas, les repas familiaux. L’Arménien de la République connaît aussi les loyers, les salaires, les embouteillages, l’administration, les élections, les guerres et le prix des abricots.
De là naissent parfois deux légitimités qui se regardent avec méfiance.
Celui de la République peut demander à celui de diaspora pourquoi il lui explique son propre pays depuis Paris ou Los Angeles. Celui de diaspora peut répondre qu’il a grandi avec un pays perdu dont personne ne pourra lui retirer l’héritage.
Ils parlent alors de la même Arménie au singulier avec des expériences au pluriel.
Même l’arménien ne parle pas toujours le même arménien
La langue elle même porte cette fracture.
L’arménien oriental, langue dominante dans la République, et l’arménien occidental, langue historique d’une large partie des descendants des Arméniens de l’Empire ottoman, ont grandi dans des mondes séparés. L’UNESCO considère depuis longtemps l’arménien occidental comme une langue en danger.
Ainsi, même celui qui parle arménien peut arriver en Arménie avec un accent, un vocabulaire et parfois une orthographe qui racontent ailleurs.
L’État commence à reconnaître concrètement cette pluralité. Son programme « Step Toward Home » propose en 2026 aux jeunes de diaspora des cours d’arménien oriental et occidental. Des cours gratuits existent également pour passer de l’un à l’autre.
La langue cesse alors d’être une frontière intérieure. Elle redevient ce qu’elle devrait toujours être, une manière de se rejoindre.
Le droit connaît déjà les Arméniens qui ont perdu leurs mots
Le plus beau paradoxe se trouve peut être dans le droit arménien lui même.
La Constitution fait de l’arménien la langue officielle de la République. Son article 19 impose également à l’État de développer ses relations avec la diaspora, de préserver l’identité arménienne et de contribuer à la sauvegarde de la langue et de la culture arméniennes à l’étranger.
Pourtant, la législation sur la citoyenneté prévoit une procédure simplifiée pour les personnes d’origine arménienne. Elles peuvent obtenir la citoyenneté sans satisfaire à l’exigence linguistique normalement imposée aux autres candidats.
Le droit formule ainsi, presque involontairement, une idée anthropologique profonde : on peut avoir perdu la langue de ses ancêtres sans avoir perdu ses ancêtres.
Après un génocide et plus d’un siècle de dispersion, exiger de chaque descendant qu’il ait parfaitement conservé l’arménien reviendrait parfois à lui reprocher une rupture dont sa famille a précisément été victime.
La transmission n’échoue d’ailleurs jamais complètement. Elle change de support. Chez l’un, elle demeure dans l’alphabet. Chez l’autre, dans un prénom. Chez Karsh, elle passa par la lumière. Chez Aznavour, par la voix. Chez Patapoutian, elle accompagna un scientifique jusqu’au Nobel. Chez Prost, elle tint dans une phrase.
Il faudrait donc résister à une tentation aussi humaine que cruelle, celle de mesurer l’arménité.
L’Arménien de la République ne possède pas davantage l’Arménie parce qu’il y est né. Celui de diaspora ne l’aime pas davantage parce qu’il en a hérité comme d’une absence.
Le premier habite souvent le pays que le second a appris à rêver. Le second garde parfois une mémoire que le premier n’a jamais eu besoin d’apprendre à distance.
Entre eux subsiste une langue commune, même lorsqu’elle manque.
Car il existe peut être une dernière manière de parler arménien lorsque les mots se sont effacés : continuer à chercher comment les dire.

