**À l’occasion du 35e anniversaire de l’indépendance de l’Arménie, l’anthropologue culturel Aghasi Tadevosyan a estimé, dans un entretien à 1inTV, que le pays traverse une phase décisive de transformation, où l’indépendance formelle doit céder la place à un contenu réel de souveraineté. Selon lui, la révolution de 2018 a révélé l’émergence d’une nouvelle génération porteuse de l’idée d’un État indépendant capable de décider lui-même de ses orientations, après des décennies marquées par un héritage colonial soviétique et une dépendance persistante envers la Russie.**
Le média 1inTV s’est entretenu avec l’anthropologue culturel Aghasi Tadevossian à l’occasion du 35e anniversaire de l’indépendance de l’Arménie. Selon lui, l’indépendance n’a pas été le fruit du hasard, contrairement à une thèse qu’il rejette explicitement, mais l’aboutissement d’une lutte de plus de deux siècles. Il rappelle que l’idée d’un État arménien moderne serait apparue dès le XVIIIe siècle, d’abord au sein de la bourgeoisie commerçante arménienne, puis parmi les intellectuels et diverses couches de la société.
Tadevossian évoque la première République d’Arménie de 1918-1920, rapidement anéantie selon lui par l’agression de la Russie soviétique. Il estime que la période soviétique qui a suivi a constitué une forme de dépendance coloniale déguisée sous une idéologie socialiste, précisant que l’industrialisation menée durant cette période n’annule pas, selon lui, cette réalité coloniale. Il ajoute que dès la fin des années 1950 et le début des années 1960, certains en Arménie évoquaient déjà la restauration de l’indépendance, mais que le pays manquait alors d’une vision claire du type d’État à construire.
L’anthropologue considère qu’après 1991, les attentes de différentes couches de la société ne se sont pas concrétisées, en partie du fait d’une compréhension limitée de l’État moderne au sein de l’élite politique de l’époque. Il refuse cependant d’en rejeter toute la faute sur les autorités de cette période, rappelant que la société comme l’élite politique manquaient largement de culture politique, dans un contexte dominé par des conceptions nationalistes parfois radicales. Il souligne que c’est durant les années 1990 que se sont formées les bases du système oligarchique, citant des expressions de l’époque comme les « fedayin de l’asphalte » ou les « mafias du pain et du gaz », qui désignaient selon lui des réseaux fondés sur des liens amicaux, familiaux et personnels dans divers secteurs de l’économie.
Selon Tadevossian, une partie des élites politiques des premières décennies post-soviétiques continuait de percevoir l’Arménie comme un simple avant-poste. Il estime que le renouvellement générationnel, en particulier la révolution de 2018, a révélé l’émergence d’une nouvelle mentalité fondée sur la volonté d’un État réellement indépendant et capable de prendre ses propres décisions. Il interprète la formule consistant à « remplacer la dépendance envers un petit nombre par une dépendance envers un grand nombre » comme un dépassement de la dépendance à un centre unique, précisant qu’être indépendant ne signifie pas ne dépendre de personne, mais plutôt établir des relations de partenariat et des interdépendances avec plusieurs pays afin qu’aucun État ne puisse seul déterminer la politique étrangère ou les affaires clés du pays.
Il rappelle que différents segments du système étatique arménien ont longtemps été liés à la Russie, à des degrés divers, dans les domaines de la gouvernance, de la sécurité, des relations extérieures ou encore des cadres administratifs. Selon lui, une génération s’est désormais formée qui souhaite voir l’Arménie comme un État autonome, décidant lui-même de ses relations avec les autres. Il attribue en partie cette évolution aux guerres et aux pertes subies, qui auraient montré à la société ce que signifie une dépendance totale envers un seul État, renforçant chez une partie de la population la conviction que la sécurité et la pérennité de l’État passent par le renforcement de l’autonomie nationale.
Enfin, Tadevossian estime que l’un des changements majeurs de la période d’indépendance réside dans la redéfinition du lien entre identité nationale et État. Alors que l’identité nationale arménienne était auparavant surtout associée à la vie communautaire, aux traditions culturelles, à l’Église, à la langue, au chant et à la danse, il observe qu’une perception plus répandue aujourd’hui fait de l’État lui-même la garantie principale de la préservation et de la reproduction de l’identité nationale.
Source : Mer Oughin

