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Depuis plusieurs mois, une petite musique est entretenue par certains mouvements d’opposition et leurs relais dans la diaspora : l’Arménie aurait abandonné les 19 prisonniers toujours détenus à Bakou et seules leurs mobilisations permettraient encore de défendre leur cause.

Cette accusation est politiquement commode, mais elle ne résiste pas à l’examen des faits.

Personne ne doit minimiser le sort des 19 captifs arméniens. Leur libération demeure une urgence nationale et humanitaire. Mais réclamer leur retour ne donne à aucune organisation politique ou diasporique le droit de s’approprier leur cause ni d’effacer le travail accompli par la diplomatie arménienne.

Environ 210 Arméniens ont déjà été libérés

Depuis la guerre de 2020, environ 210 militaires et civils arméniens ont été libérés par l’Azerbaïdjan.

Durant les premières années, la majorité des échanges passaient par la Russie, qui contrôlait le dispositif issu du cessez-le-feu du 9 novembre 2020. Environ 111 captifs avaient ainsi été libérés par le canal russe au début de l’année 2022.

Ce chiffre ne signifie pas que Moscou ait obtenu leur libération par une pression politique particulièrement efficace. La Russie organisait alors matériellement les échanges, les transports et les contacts entre les parties. Malgré cette position centrale, elle n’est jamais parvenue à faire respecter le principe du « tous contre tous » prévu par l’accord tripartite.

Les médiations occidentales ont également permis le retour de plusieurs groupes : 32 prisonniers avec l’intervention des États-Unis, 23 dans le cadre européen — dont huit avec l’implication conjointe d’Emmanuel Macron et de Charles Michel — ainsi que six avec la médiation de la Hongrie.

Ces efforts ont eu leur importance. Mais depuis 2023, le mécanisme a profondément changé.

Depuis 2023, 36 libérations négociées directement

Depuis le 1er janvier 2023, aucune libération de prisonniers arméniens n’a été officiellement attribuée à une médiation russe. Aucune n’a non plus été formellement présentée comme le résultat direct d’une mobilisation organisée par l’opposition diasporique.

En revanche, 36 prisonniers sont rentrés à la suite de négociations bilatérales conduites par l’État arménien.

En décembre 2023, Erevan et Bakou ont conclu directement un accord permettant la libération de 32 prisonniers arméniens. L’Arménie a, en contrepartie, libéré deux militaires azerbaïdjanais et retiré sa candidature à l’organisation de la COP29 au profit de l’Azerbaïdjan.

Cet accord a été publiquement présenté par les deux gouvernements comme le résultat de leurs négociations directes, sans médiateur étranger officiellement désigné.

Le 14 janvier 2026, quatre autres Arméniens ont été libérés dans le cadre d’un nouvel échange bilatéral. Cette opération est intervenue dans le climat diplomatique créé par le processus de paix de Washington, mais aucune source sérieuse n’en attribue le résultat à une manifestation ou à une campagne menée par une organisation d’opposition.

Ces 36 retours constituent la preuve la plus concrète que l’Arménie n’a pas abandonné ses prisonniers.

La diplomatie discrète n’est pas l’inaction

Les négociations concernant des prisonniers ne peuvent pas toujours être conduites devant les caméras. Elles reposent sur des contacts confidentiels entre gouvernements, services de sécurité et diplomates, ainsi que sur des compromis qui ne peuvent être rendus publics avant leur conclusion.

Le gouvernement arménien assume cette méthode de « diplomatie silencieuse ». Les autorités indiquent que le dossier des prisonniers fait partie de leur travail quotidien, y compris durant les périodes où aucune avancée visible ne peut être annoncée.

L’absence de slogans et de communication permanente ne signifie donc pas l’absence d’action. Les libérations de décembre 2023 et de janvier 2026 démontrent au contraire que cette méthode discrète peut produire des résultats.

Une négociation confidentielle ne se voit pas immédiatement. Son efficacité se mesure lorsque les prisonniers franchissent enfin la frontière et retrouvent leur famille.

Ne pas confondre visibilité et efficacité

Les rassemblements organisés dans la diaspora peuvent apporter un soutien moral aux familles et maintenir l’attention publique sur le sort des captifs. Cette mobilisation est légitime et chacun peut y participer.

Mais sa portée demeure essentiellement symbolique tant qu’elle ne débouche pas sur une décision concrète de Bakou.

À ce jour, aucune source ne démontre que les mobilisations de l’opposition diasporique aient directement permis la libération d’un seul prisonnier depuis 2023. En revanche, les canaux de négociation de l’État arménien ont abouti au retour de 36 captifs durant cette même période.

Il existe donc une différence fondamentale entre rendre une cause visible et obtenir concrètement une libération.

Les mobilisations produisent des images, des discours et des publications sur les réseaux sociaux. La diplomatie, lorsqu’elle aboutit, ramène des prisonniers chez eux.

La cause des prisonniers ne doit pas être confisquée

Se mobiliser publiquement est parfaitement légitime. Se présenter comme l’unique défenseur des prisonniers tout en accusant l’Arménie de les avoir abandonnés relève en revanche de la récupération politique.

La situation des 19 Arméniens encore détenus reste extrêmement grave. Tant qu’ils ne seront pas libérés, Erevan devra poursuivre ses efforts et mobiliser tous les canaux disponibles.

Il est possible de demander davantage de résultats, de regretter la lenteur des négociations ou de réclamer une pression internationale plus forte. Mais parler d’« abandon » alors que 36 captifs ont été libérés depuis 2023 revient à nier volontairement les faits.

La cause des prisonniers n’appartient ni à un parti ni à une organisation de diaspora. Elle appartient à toute la nation arménienne.

Dans ce dossier particulièrement sensible, l’efficacité doit être mesurée au nombre de prisonniers rendus à leurs familles, et non au nombre de discours prononcés devant les caméras.

Sources :

Union des citoyens informés, « How many Armenian captives have been returned and which countries mediated the process? », 18 février 2022. (uic.am)

Déclaration conjointe du Cabinet du Premier ministre arménien et de l’administration présidentielle azerbaïdjanaise, 7 décembre 2023. (primeminister.am)

CivilNet, « Armenia, Azerbaijan announce prisoner exchange deal », 8 décembre 2023. (civilnet.am)

Reuters, « Azerbaijan releases four Armenian prisoners », 14 janvier 2026. (reuters.com)

Armenpress, déclarations sur la poursuite quotidienne des efforts pour obtenir la libération des 19 prisonniers restants, 3 août 2026. (armenpress.am)