Par Ara Seropian
Pourquoi je n’ai pas adhéré au CCAF
Depuis plusieurs années, une étrange confusion s’est installée dans notre diaspora : certains semblent croire que critiquer le CCAF reviendrait à s’en prendre à la cause arménienne elle-même. Comme si une institution pouvait devenir sacrée. Comme si son existence suffisait à justifier son action. Comme si son passé la dispensait de rendre des comptes sur son présent.
Je ne partage pas cette vision.
Je reconnais volontiers ce que le CCAF a représenté à une époque. Il a accompagné des combats importants et a permis à différentes sensibilités de la diaspora de se retrouver autour d’objectifs communs. Mais aucune organisation n’est propriétaire de l’intérêt général arménien. Aucune structure ne peut revendiquer un monopole de la représentation. Et surtout, aucune institution n’a le droit de vivre éternellement sur les mérites de ses fondateurs.
Le problème du CCAF n’est pas qu’il soit imparfait. Toutes les organisations humaines le sont. Le problème est qu’il semble avoir perdu la capacité de se remettre en question.
Depuis des années, les mêmes critiques reviennent : manque de représentativité, absence de renouvellement, fonctionnement opaque, confiscation de la parole par un cercle toujours plus restreint. Depuis des années, les mêmes promesses de réforme sont formulées. Depuis des années, rien ou presque ne change.
Pendant ce temps, la diaspora évolue.
Une nouvelle génération est apparue. Elle est plus éduquée, plus connectée, plus ouverte sur le monde. Elle refuse les logiques de chapelle, les guerres d’appareil et les fidélités automatiques. Elle demande des résultats, de la transparence et une vision. En retour, on lui oppose souvent des leçons de morale, des procès en légitimité ou des rappels à l’ordre au nom de l’unité.
Mais l’unité n’est pas un argument politique.
L’unité ne consiste pas à se ranger derrière ceux qui occupent déjà les positions de pouvoir. L’unité ne consiste pas à faire taire les critiques. L’unité ne consiste pas à transformer toute divergence en acte de trahison.
Une communauté qui ne tolère plus le débat est une communauté qui s’affaiblit.
On entend également dire que le moment serait mal choisi pour discuter de ces sujets parce que l’Arménie traverse une période dramatique. C’est précisément l’inverse.
Après la guerre de 2020, après l’abandon de l’Artsakh, après l’exode de plus de cent mille Arméniens de leurs terres ancestrales, le devoir des institutions de la diaspora n’était pas de continuer comme avant. Leur devoir était de s’interroger sur leurs propres insuffisances, sur leurs propres erreurs d’analyse et sur leur incapacité collective à peser davantage sur le cours des événements.
Or cette introspection n’a jamais vraiment eu lieu.
Comme souvent dans notre histoire communautaire, il a été plus simple de protéger les structures que d’examiner leurs limites.
Le CCAF continue aujourd’hui de parler au nom de la diaspora. Mais de quelle diaspora parle-t-on exactement ? De celle qui existait il y a vingt ans ? De celle qui se réunissait selon des équilibres hérités de la guerre froide ? Ou de celle qui émerge aujourd’hui, diverse, indépendante, exigeante et parfois critique ?
Cette prétention à représenter l’ensemble des Arméniens de France mérite pourtant d’être interrogée.
Car derrière les déclarations publiques et les communiqués solennels, la réalité de sa représentativité est beaucoup plus limitée qu’il ne le laisse entendre. Selon ses propres mécanismes de représentation, le CCAF ne repose que sur un nombre très restreint de personnes au regard de l’ensemble de la diaspora arménienne de France : environ 1 500 personnes, soit près de 0,12 % de la communauté.
Cela ne retire rien à leur engagement. Mais cela devrait imposer davantage de modestie lorsqu’il s’agit de parler au nom de tous.
Le CCAF représente ses membres, les associations qui le composent et les dirigeants qui le dirigent. Il ne représente pas à lui seul les centaines de milliers de Français d’origine arménienne dont les opinions, les sensibilités et les aspirations sont infiniment plus diverses que ce que ses prises de position laissent parfois croire.
Plus préoccupant encore, le CCAF a progressivement donné le sentiment de quitter son rôle de rassemblement pour devenir le porte-parole d’une partie de l’opposition arménienne. Chacun est libre de ses convictions politiques. Mais lorsqu’une organisation critique systématiquement les autorités démocratiquement élues d’Arménie, reprend les arguments d’un même camp et transforme chaque désaccord en affrontement existentiel, elle ne peut plus sérieusement prétendre parler au nom de tous.
Les événements récents ont d’ailleurs révélé une incohérence plus profonde encore.
Lors des révélations concernant les opérations de désinformation visant l’Arménie, l’opération dite « Marseille » a mis en lumière la diffusion massive d’une fausse information visant le Premier ministre arménien. Cette campagne a circulé à très grande échelle, touchant des millions de personnes et alimentant les attaques contre les institutions démocratiques arméniennes.
Face à cette manipulation, le silence du CCAF a été assourdissant.
Pas de communiqué. Pas de condamnation. Pas même une mise au point de principe contre une opération de désinformation visant le chef du gouvernement arménien.
Ce silence contraste pourtant avec l’activisme dont l’organisation sait faire preuve lorsqu’il s’agit d’autres sujets. Lorsqu’elle n’est pas invitée à l’inauguration de la nouvelle ambassade d’Arménie à Paris, les communiqués fleurissent. Lorsqu’un Haut-Commissaire à la Diaspora est désinvité d’un événement, l’émotion est immédiate. Lorsqu’il s’agit de dénoncer une décision du gouvernement arménien ou de ses représentants, la parole est abondante.
Mais lorsqu’une campagne de manipulation touche directement les institutions de la République d’Arménie, et que le CCAF est nommé en plus, plus rien.
Cette différence de traitement interroge.
Elle donne le sentiment que certaines vexations protocolaires mobilisent davantage d’énergie que les attaques visant les institutions démocratiques arméniennes elles-mêmes. Comme si l’absence à une cérémonie officielle était devenue un sujet plus grave qu’une campagne de désinformation visant le Premier ministre du pays.
Je ne prétends évidemment pas que le CCAF ait participé à cette opération. Rien ne permet de l’affirmer. Mais chacun est libre de s’interroger sur ce silence et sur ce qu’il révèle des priorités politiques de ses dirigeants.
Depuis des mois, les critiques contre Nikol Pachinian se succèdent. Dans certains journaux communautaires que de moins en moins de lecteurs suivent, dans certaines tribunes et dans certains médias arméniens, les attaques sont devenues quasi permanentes. Chacun est libre de ses opinions. Mais lorsqu’une organisation prétend représenter l’ensemble d’une communauté, elle devrait savoir distinguer l’intérêt général des préférences de ses dirigeants.
Le décalage est devenu trop visible pour être ignoré.
Et c’est là que réside le véritable problème.
Car une institution qui perd sa capacité d’écoute peut encore fonctionner. Une institution qui perd sa capacité de remise en question peut encore produire des communiqués. Une institution qui perd le contact avec la réalité peut même encore organiser des événements et recevoir des responsables politiques.
Mais une institution qui a perdu sa boussole ne conduit plus personne.
À force de vouloir s’accrocher à contre-courant, le CCAF a fini par perdre sa boussole. Au lieu de lire les transformations profondes de la diaspora, de comprendre les attentes des nouvelles générations et de tirer les leçons des échecs récents, il s’est enfermé dans une logique de préservation de lui-même.
À force de défendre des positions acquises plutôt qu’une vision, des équilibres internes plutôt qu’un projet collectif, la structure a progressivement cessé d’être une force d’impulsion pour devenir une force d’inertie.
Or les organisations qui consacrent leur énergie à préserver l’existant finissent toujours par devenir étrangères aux causes qu’elles prétendent défendre.
Les prochaines élections constitueront un moment de vérité. Si les Arméniens d’Arménie venaient à renouveler leur confiance au gouvernement actuel, ceux qui ont fait du combat contre Nikol Pachinian l’axe central de leur engagement politique devraient avoir l’honnêteté d’en tirer les conséquences.
Car on ne peut pas se prétendre démocrate lorsque l’on refuse systématiquement les verdicts de la démocratie.
On ne peut pas parler au nom du peuple arménien lorsque l’on conteste sans cesse les choix exprimés par ce même peuple dans les urnes.
Le véritable danger pour notre diaspora n’est pas l’émergence d’idées nouvelles, de structures nouvelles ou de voix nouvelles.
Le véritable danger est de continuer à confondre fidélité et soumission, héritage et immobilisme, respect et résignation.
L’avenir de la diaspora arménienne ne se construira pas dans la nostalgie des combats d’hier. Il se construira dans la lucidité, le renouvellement et le courage de regarder la réalité telle qu’elle est.
Même lorsque cette réalité dérange.

