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Par Jacques Raffy Papazian

Le 25 juin 2026, Gideon Sa’ar, ministre des Affaires étrangères d’Israël, publiait ce message sur X : « Je soumettrai au gouvernement, pour approbation lors de sa prochaine réunion, un projet de résolution visant la reconnaissance officielle du génocide arménien par le gouvernement israélien. Il s’agit d’une obligation morale et historique de reconnaître le génocide perpétré contre le peuple arménien à la fin de l’Empire ottoman. Parallèlement, il convient de condamner toute négation, minimisation ou déformation de la vérité historique. La résolution sera ensuite soumise au vote de la Knesset. »

Trois phrases. Nettes. Sans précaution diplomatique. Si elles se traduisent en vote, ce sera un moment historique pour le peuple arménien.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un dirigeant israélien franchit ce pas. En août 2025, Benjamin Netanyahu avait lui-même évoqué pour la première fois le génocide arménien lors d’une interview dans un podcast, affirmant qu’Israël l’avait déjà reconnu. Une déclaration personnelle, sans valeur juridique, et vite contestée, aucune résolution de la Knesset n’ayant jamais été votée en ce sens. C’est précisément ce vide que Sa’ar entend combler.

Un contexte qui a tout changé

Pour comprendre pourquoi ce moment est possible, il faut regarder ce que sont devenus les rapports entre Tel-Aviv et Ankara. Après une tentative de normalisation en 2022, Ankara a finalement rompu ses relations diplomatiques et économiques avec Israël en 2024–2025, au nom de la défense de la cause palestinienne. Ce n’est plus une brouille. C’est une fracture durable entre deux puissances régionales qui se regardent désormais en rivales ouvertes.

Dans ce contexte, la reconnaissance du génocide des arméniens cesse d’être un tabou diplomatique pour Israël. Le principal argument qui avait toujours bloqué ce dossier, ménager Ankara, n’a plus de raison d’être.

Ce mécanisme, nous l’avons déjà vécu. La loi reconnaissant le génocide arménien de 1915 a été promulguée par Jacques Chirac le 30 janvier 2001, dans un moment de tension profonde entre Paris et Ankara. Chirac n’a pas signé cette loi par élan du cœur. Il l’a signée parce que le rapport de force le permettait. La réalpolitique, ce jour-là, a travaillé pour nous. Elle peut le refaire.

Ce que la diaspora ne doit pas taire

Il serait malhonnête d’accueillir cette nouvelle sans rappeler l’histoire récente. Israël a vendu pour près de cinq milliards de dollars d’armements à l’Azerbaïdjan, dont des drones et des missiles utilisés contre les forces arméniennes au Haut-Karabagh. Mais cette réalité doit être replacée dans un contexte plus large : la Russie, pourtant principal allié militaire de l’Arménie et garante de sa sécurité au sein de l’OTSC, vendait elle aussi des armes à l’Azerbaïdjan. Lorsque l’Arménie a été attaquée, l’OTSC est restée silencieuse et Moscou n’a pas joué le rôle protecteur que beaucoup attendaient d’elle.

Ce n’est pas un détail. Ce sont des vies arméniennes. Et la diaspora a parfaitement le droit de s’en souvenir tout en regardant ce qui se passe aujourd’hui.

Certains, dans notre communauté, hésitent pourtant à accueillir favorablement un geste israélien en invoquant le conflit palestinien. Ce positionnement mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il repose sur une confusion que nous ne pouvons pas nous permettre.

Le peuple arménien a ses propres blessures, sa propre histoire, son propre combat. Nous n’avons pas à nous immiscer dans le conflit israélo-palestinien, ni dans un sens ni dans l’autre. Ce n’est pas notre guerre, et prétendre lier la reconnaissance de notre génocide à la politique de Tel-Aviv à Gaza reviendrait à instrumentaliser notre mémoire à des fins qui ne nous appartiennent pas.

Et puis il y a un fait que certains ont commodément oublié. Quand l’Azerbaïdjan a achevé la reconquête de l’Artsakh en septembre 2023, chassant en quelques heures 120 000 Arméniens de leur terre ancestrale, le Hamas a publiquement félicité Aliyev pour cette victoire. Le mouvement qui se présente comme l’incarnation de la cause des peuples opprimés a applaudi l’épuration ethnique d’un peuple chrétien du Caucase. Ceux qui nous demandent aujourd’hui de rejeter la main tendue d’Israël au nom de la solidarité avec Gaza feraient bien de méditer cette image. La solidarité des opprimés, dans ce cas précis, ne s’est pas appliquée aux Arméniens.

Nous ne sommes les vassaux d’aucun camp. Notre boussole, c’est l’intérêt du peuple arménien. Rien d’autre.

Pourquoi cette reconnaissance compte

Quand l’État hébreu, l’État du peuple de la Shoah, reconnaît officiellement un génocide, quelque chose se ferme définitivement dans le discours international. Aucun gouvernement occidental ne pourra plus opposer le silence israélien comme argument implicite contre la réalité des faits. Ce verrou-là, une fois sauté, ne se replace pas.

Et pour cause : Israël a longtemps été le dernier bouclier du négationnisme turc dans les démocraties occidentales. Non par conviction, mais par calcul. Le déni du génocide arménien avait été historiquement le facteur le plus important dans la normalisation des relations israélo-turques. Pendant des décennies, chaque tentative de reconnaissance à la Knesset s’est heurtée à la même logique : ne pas froisser Ankara. En 2018, un vote en séance plénière avait même été annulé au dernier moment sous pression du gouvernement israélien. Ce blocage systématique a eu des effets réels sur le plan international, il donnait une caution implicite aux arguments turcs. Une reconnaissance officielle de la Knesset efface ce précédent une fois pour toutes.

Il y a aussi une dynamique américaine à ne pas négliger. Les reconnaissances de 2019 et 2021 aux États-Unis ont été facilitées parce que les grandes organisations juives américaines n’ont pas joué le rôle de bouclier pour Ankara comme par le passé. Ce basculement s’ancrerait définitivement avec un vote de la Knesset.

Et puis il y a la Turquie elle-même. Ce que redoute Ankara par-dessus tout, c’est l’effet de contagion. La France en 2001, l’Allemagne en 2016, les États-Unis en 2021. À chaque étape, le négationnisme turc est devenu un peu plus coûteux, un peu plus isolé. Israël en 2026 accélérerait ce mouvement d’une façon que personne à Ankara ne pourrait ignorer.

L’objectif reste Ankara

Une reconnaissance israélienne n’est pas une fin en soi. C’est un levier de plus vers l’objectif qui n’a jamais changé : la reconnaissance par l’État turc lui-même, seule qui solderait vraiment l’histoire.

Cette reconnaissance turque ne viendra pas par amour de la vérité. Elle viendra le jour où le coût du négationnisme dépassera, aux yeux d’Ankara, le coût de la vérité. Chaque brique posée par un État d’influence rapproche ce jour.

La mémoire intransigeante est notre force. Mais elle ne nous interdit pas de saisir ce que l’histoire offre quand elle l’offre.

Gideon Sa’ar a fait un geste fort. Cette fois, espérons que la Knesset ira jusqu’au bout et qu’Israël rejoindra enfin, officiellement et sans ambiguïté, les nations qui ont eu le courage de nommer ce crime de génocide pour ce qu’il est.

Jacques Raffy Papazian est Président du Mouvement Arménien