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Par Marie Taffoureau

Le cinéma arménien soviétique a parfois su dire en une scène ce que l’histoire peine à saisir en cent pages. Dans Տղամարդիկ, “Les Hommes”, Edmond Keossaïan filme Erevan non comme une capitale abstraite, mais comme une ville de visages, de taxis, de regards retenus, d’amitiés bruyantes et de pudeurs profondes. Quatre hommes, quatre chauffeurs, quatre présences fraternelles entourent Aram, le plus fragile, lorsqu’il tombe amoureux de Kariné. Rien de grandiose au sens impérial. Rien de spectaculaire au sens moderne. Tout est dans le geste, la gêne, le rire, la solidarité, cette manière arménienne de cacher la tendresse sous l’humour pour ne pas avoir à l’avouer trop vite.

Ce film est une porte douce vers l’Arménie. Il ne l’explique pas par les traités, les cartes ou les catastrophes, mais par une texture humaine. On y voit un peuple dans sa vie ordinaire, dans sa chaleur inquiète, dans cette virilité moins dure qu’elle ne le prétend, dans cette ville soviétique et arménienne à la fois, traversée par la musique, la mélancolie et l’élan. Տղամարդիկ donne envie de comprendre ce pays parce qu’il le rend immédiatement proche. L’Arménie y apparaît déjà comme ce qu’elle demeure pour beaucoup de Français : mystérieuse par son histoire, familière par ses visages, lointaine par sa géographie, intime par sa manière d’aimer.

Il y a des peuples que l’on connaît mal et que l’on croit pourtant reconnaître. L’Arménie appartient à cette famille rare. Elle échappe aux cartes simples, aux catégories rapides, aux frontières mentales trop droites. Et c’est peut-être pour cela qu’en France, elle semble mystérieuse et pourtant facile à aimer.

Un pays que la France aime avant de le connaître

En France, beaucoup n’ont jamais lu l’histoire arménienne. Pourtant, presque tous connaissent un nom arménien.

Aznavour, Manouchian, Verneuil, Devedjian, une famille en ian à l’école, un voisin à Marseille, une église à Alfortville, un restaurant à Valence, une chanson entendue après le séisme de Spitak.

L’Arménie entre souvent dans la conscience française par des visages avant d’entrer par les livres. Elle n’arrive pas comme une puissance menaçante, ni comme une querelle familière. Elle arrive par la voix, l’exil, la mémoire, la fidélité. Elle n’exige pas d’abord de prendre parti. Elle donne envie de découvrir.

C’est là sa force douce. Pays peu connu, peuple reconnu. Nation lointaine, communauté proche. L’Arménie française n’est pas seulement une diaspora. Elle est une présence discrète dans l’imaginaire républicain, depuis les rescapés du génocide jusqu’à Missak Manouchian, depuis Aznavour jusqu’aux mobilisations pour l’Artsakh.

Le Caucase n’est pas une couleur

Le Caucase a toujours troublé les géographes. Europe ou Asie. Orient chrétien ou Occident excentré. Montagnes du passage ou forteresse des peuples.

Il faut d’abord rappeler une chose simple. Le mot Caucase ne signifie pas blanc. L’usage racial du mot caucasien vient surtout des classifications européennes du XVIIIe siècle, notamment de Johann Friedrich Blumenbach, qui a fait du Caucase une origine fantasmée de la blancheur. Cette vieille catégorie dit moins la vérité des peuples du Caucase que les obsessions raciales de l’Europe savante.

Les Arméniens ne sont donc pas des Européens au sens géographique strict. L’Arménie est dans le Caucase du Sud, au contact de la Turquie, de l’Iran, de la Géorgie et de l’Azerbaïdjan. Mais culturellement, juridiquement, religieusement, littérairement, elle dialogue depuis longtemps avec l’Europe.

Elle ressemble parfois aux Slaves par l’expérience russe et soviétique. Aux Orientaux par la mémoire persane, ottomane et moyen-orientale. Aux Européens par le christianisme, l’alphabet, la codification, l’idée de droit écrit, la place du livre. Aux peuples d’Asie par les routes, les empires, les marchandises, les montagnes et les frontières mobiles.

L’Arménie n’est pas un mélange vague. Elle est une civilisation de seuil.

Qui sont les Arméniens

Les Arméniens se nomment eux-mêmes Hay. Leur pays est Hayastan. Leur langue, l’arménien, appartient à la famille indo-européenne, mais elle forme une branche propre. Elle n’est ni du russe, ni du persan, ni du turc, même si l’histoire l’a traversée d’influences, de voisinages et de blessures.

Au début du IVe siècle, l’Arménie devient le premier royaume à adopter le christianisme comme religion d’État, traditionnellement en 301, sous Tiridate IV et Grégoire l’Illuminateur. Puis vient le geste immense de Mesrop Machtots. Vers 405, il crée l’alphabet arménien. Une langue reçoit son corps. Une foi reçoit sa lecture. Un peuple reçoit une armature de papier, d’encre et de pierre.

La tradition attribue parfois à Machtots un rôle dans la naissance d’autres écritures caucasiennes, notamment géorgienne et albanaise du Caucase. La prudence historique s’impose, mais l’idée reste forte. Dans cette région, l’alphabet n’est jamais seulement un outil. Il est une frontière spirituelle, une politique de la mémoire, une manière de ne pas disparaître.

Une grande Arménie devenue État étroit

Il faut distinguer l’Arménie historique et la République d’Arménie actuelle.

L’Arménie ancienne déborde largement l’État contemporain. Elle a vécu dans les hauts plateaux arméniens, en Anatolie orientale, au Caucase, aux confins de l’Iran et de la Mésopotamie. Sous Tigrane le Grand, au Ier siècle avant notre ère, le royaume arménien atteint une extension considérable, de la mer Noire vers la Méditerranée selon les sources anciennes. Puis les empires ont découpé, dominé, partagé. Rome, Perse, Byzance, Arabes, Seldjoukides, Mongols, Ottomans, Safavides, Russie impériale, URSS.

L’Arménie actuelle est un petit État enclavé d’environ 29 743 kilomètres carrés. Mais la géographie humaine arménienne est beaucoup plus vaste. Elle vit à Erevan, à Gyumri, à Van dans la mémoire, à Istanbul dans les survivances, à Ispahan dans les quartiers arméniens, au Liban, en Russie, aux États-Unis, à Marseille, Lyon, Valence, Paris.

Certains Arméniens sont partis d’Arménie. D’autres n’ont jamais quitté leur terre historique. Ce sont les frontières qui sont passées sur eux.

Le droit comme seconde patrie

L’Arménie est aussi une culture juridique.

Au Moyen Âge, le Datastanagirk de Mkhitar Gosh, le Livre des jugements, tente de mettre en forme les conflits de famille, de propriété, d’héritage et de justice. Plus tard, l’expérience russe puis soviétique donne à l’Arménie un droit codifié, proche par sa structure des systèmes post-soviétiques, avec codes civil, pénal, familial, du travail, judiciaire.

Depuis l’indépendance, l’Arménie se rapproche davantage des standards européens. Sa Constitution affirme la dignité humaine, la hiérarchie des normes, la primauté des traités ratifiés sur la loi interne, la protection de la langue arménienne, les liens avec la diaspora, la séparation des organisations religieuses et de l’État, tout en reconnaissant la mission historique de l’Église apostolique arménienne.

Cette tension est très arménienne. La foi y demeure forte, mais elle passe par l’institution, le rite, le manuscrit, l’école, la loi. Même la croyance y cherche une forme rationnelle.

L’Arménie contemporaine avance désormais entre héritage russe et horizon européen. L’accord CEPA entre l’Union européenne et l’Arménie est entré en vigueur en 2021. Le dialogue sur la libéralisation des visas a été lancé en 2024. En mars 2025, le Parlement arménien a adopté une loi lançant le processus d’accession à l’Union européenne, sans que cela constitue encore une adhésion.

En 2026, la France et l’Arménie ont signé une déclaration de partenariat stratégique. L’Union européenne a aussi annoncé un soutien économique à l’Arménie face aux pressions commerciales russes. Dans le même temps, le Parlement arménien a adopté une loi restreignant le vote des citoyens vivant à l’étranger, décision sensible pour un peuple monde où la diaspora n’est jamais extérieure à la nation.

Facile à aimer, difficile à saisir

L’Arménie est facile à aimer parce qu’elle ne s’offre jamais comme une abstraction.

Elle a des chansons, des visages, des noms, des pierres roses, des monastères au bord du vide, des mères qui transmettent, des enfants qui apprennent un alphabet ancien, des familles dispersées qui gardent une clé sans maison.

Elle est difficile à saisir parce qu’elle oblige à penser lentement. Elle demande de tenir ensemble l’Europe et l’Orient, le droit et la liturgie, le génocide et l’avenir, la diaspora et l’État, la Russie et la France, l’Iran et l’Union européenne, le réalisme diplomatique et la fidélité aux morts.

Peut-être est-ce cela, une civilisation européenne au sens le plus profond. Non pas une origine pure, ni une couleur, ni un continent fermé. Une manière de préférer la nuance à la vitesse, la transmission au bruit, la raison à la simplification, même dans les croyances.

L’Arménie est mystérieuse parce qu’elle échappe aux catégories qui rassurent.

Elle est facile à aimer parce qu’elle transforme cette complexité en visage humain.

Ses frontières sont petites. Sa mémoire est immense. Son avenir reste fragile. Mais il y a dans son alphabet, dans son droit, dans ses chants, dans ses morts et dans ses vivants, une douceur obstinée qui donne au lecteur français l’impression rare de découvrir un peuple étranger et pourtant déjà familier.