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Par Marie Taffoureau

Au XVIIIe siècle, Sayat-Nova chantait en arménien, en géorgien et dans les langues turciques du Caucase, passant même d’un alphabet à l’autre. Plus tard, Komitas recueillit des chants arméniens, kurdes et turcs. Halide Edib Adıvar admirait sa voix et intervint après son arrestation du 24 avril 1915. Leur lien gardait pourtant une faille : elle aimait l’artiste tout en présentant parfois sa musique comme anatolienne, presque turque .

Toute l’histoire moderne de la Turquie tient dans cette contradiction. La culture ottomane fut façonnée par des Arméniens, Grecs, Kurdes, Arabes, Juifs, Assyriens, Slaves, Albanais et peuples caucasiens.

La matrice turcique se trouve en Asie centrale. Arrivée en Anatolie avec les migrations oghouzes et seldjoukides, elle se mêla aux mondes arménien, grec, kurde, persan, caucasien et balkanique.

Le mélange est la respiration des civilisations. Le problème commence lorsqu’un récit national transforme l’héritage commun en propriété exclusive. Une nation ne grandit pas en devenant l’unique héritière d’un passé collectif.

Baudrillard éclaire ce basculement. Le simulacre remplace le réel : une œuvre partagée reçoit une nationalité unique, tandis que ses coauteurs disparaissent. La copie devient alors plus visible que les originaux qu’elle a absorbés, jusqu’à rendre le vrai et le faux presque indiscernables. Chez Baricco, le Barbare réduit la profondeur à une surface de signes. Plat, danse, monument et drapeau composent une identité consommable.

Les cartes ont mauvaise mémoire

Les frontières donnent aux États l’illusion d’être plus anciens que les peuples. L’Arménie historique déborde la République actuelle : des communautés vivent en Iran, en Syrie, au Liban, en Irak ou en Palestine. Un peuple peut rester sur sa terre tandis que la frontière change autour de lui.

Le Caucase du Nord et du Sud résiste aux classifications. Les empires l’ont conquis, cartographié et divisé. Des savants européens ont même transformé « Caucasian » en synonyme de « Blanc », malgré l’extrême diversité de la région.

Cette confusion poursuit les expatriés. Un Iranien n’est pas nécessairement arabe, un Arménien peut venir de Syrie, et un Kurde, un Afghan ou un Libanais peut avoir la peau très claire. La mélanine ne possède ni langue ni passeport. « Arabe » peut désigner une langue, une culture ou une identification politique ; l’arabisation fut souvent linguistique avant d’être biologique.

Les Palestiniens appartiennent à une profondeur levantine, cananéenne, araméenne, grecque, romaine, arabe et ottomane. Ces parentés méditerranéennes témoignent de circulations anciennes, jamais d’une origine unique.

La guerre des récits se lit dans l’Albanie du Caucase, distincte de l’Azerbaïdjan moderne. Déclarer « albaniens » des monuments arméniens du Karabakh efface les Arméniens et instrumentalise les Oudis.

Les cuisines révèlent cette continuité : dolma, börek, baklava, lavash ou mantı circulent des Balkans au Levant. Les rondes se répondent aussi, du kochari arménien au dabké levantin. Les corps diffèrent, mais dépendent du pas voisin.

Les instruments voyagent : le luth devient oud, saz ou tanbur, tandis que le duduk arménien garde sa voix propre. Komitas, Arno Babadjanian et Giya Kancheli montrent qu’une culture peut se transformer sans se dissoudre.

Même l’Europe porte l’Anatolie et le Caucase dans son histoire. Paléogénétique et langues indo-européennes relient, sans les confondre, agriculteurs anatoliens, populations des steppes, Arméniens, Grecs, Persans et Européens. L’Occident contemple parfois comme étranger une part de sa propre généalogie.

S’aimer sans se mentir

Rappeler cette histoire n’autorise aucune culpabilité collective. Le Comité Union et Progrès organisa l’extermination des Arméniens ; fonctionnaires, militaires, notables et groupes locaux y participèrent, tandis que d’autres refusèrent ou cachèrent des victimes. La responsabilité doit rester précise.

Droite et gauche voyagent mal. En Turquie, davantage de laïcité, de démocratie ou de liberté de presse n’a jamais garanti le respect des minorités. Des juristes ont défendu les libertés tout en maintenant une nation homogène. Une démocratie peut ouvrir les urnes et fermer les archives.

Il faut comprendre aussi la violence psychique imposée aux citoyens turcs. Beaucoup ont grandi dans un récit où la nation apparaît éternelle et assiégée. Reconnaître le génocide peut sembler trahir sa famille ou sa patrie. Le déni devient une forteresse intérieure.

Certains découvrent pourtant une grand-mère arménienne, grecque, kurde ou caucasienne, un ancien prénom, une prière cachée. L’ennemi officiel surgit dans le visage d’un ancêtre. L’État a déplacé la frontière à l’intérieur des personnes. Ces « Turcs de l’intérieur » portent parfois une mémoire qu’on leur a appris à nier. La haine de l’autre devient alors une haine de soi qui ignore encore son nom.

Nietzsche éclaire ce paradoxe. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, il invite l’être humain à apprendre un amour de soi assez fort pour supporter sa propre présence. Une nation connaît la même épreuve. S’aimer exige de regarder ses ascendances mêlées, ses grandeurs et ses crimes sans chercher aussitôt un ennemi.

La mémoire religieuse contredit aussi les frontières binaires. Chrétiens et « Gens du Livre », les Arméniens appartiennent à l’histoire intérieure des sociétés musulmanes. Le Coran évoque monastères, églises, synagogues et mosquées parmi les lieux à protéger. Les pays aujourd’hui musulmans portent donc encore les pierres, les prières et les traces d’un christianisme oriental ancien.

La Turquie pourra aimer les peuples de son histoire lorsqu’elle apprendra à aimer ce qu’elle est réellement. Sa culture est turcique, anatolienne, balkanique, caucasienne et méditerranéenne. Sa richesse vient de cette composition ; son drame, du récit qui efface les compositeurs.

Sayat-Nova traversait les langues sans perdre la sienne. Komitas recueillait les chants voisins sans les confisquer. Une civilisation grandit lorsqu’elle nomme ceux qui l’ont faite.

Le simulacre affirme que chaque culture est née seule. L’histoire répond qu’aucun peuple n’a jamais dansé sans tenir la main d’un autre.

https://blogs.mediapart.fr/marie-taffoureau/blog/200726/la-turquie-copie-sans-original