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Janine Altounian, Yiğit Bener et trente-cinq écrivains replacent la mémoire arménienne au cœur de la société turque

Par Marie Taffoureau

Le 24 juillet 2026, Janine Altounian m’écrit après avoir lu mon article La Turquie, copie sans original, que lui avait fait connaître l’historien Hervé Georgelin. Quelques lignes suffisent parfois à déplacer une recherche entière. Elle me transmet le titre d’un ouvrage collectif publié en Turquie, encore absent des librairies françaises : İçimizdeki Ermeni, L’Arménien en nous.

Elle ne m’envoie pas seulement une référence bibliographique. Elle met en relation des personnes dont les travaux se frôlaient sans encore se connaître. Pour elle, rapprocher des pensées séparées constitue une manière de contrarier le mensonge et de fissurer le déni. Le livre arrive ainsi comme une réponse qui refuse de clore la discussion. Il transporte la question de l’histoire officielle vers cette chambre plus secrète où un pays conserve ceux qu’il a voulu soustraire à son propre récit.

Publié à Istanbul en 2015 par Can Yayınları, l’ouvrage a été préparé par Yiğit Bener et dédié à Hrant Dink. Trente-cinq écrivains de trois générations y cherchent la trace des Arméniens dans les souvenirs, les rêves, les voisinages, les villes, les familles et jusque dans les plis de la langue turque.

Le titre demande moins où les Arméniens sont passés que ce que la Turquie est devenue en apprenant à vivre autour de leur absence.

Une préface rédigée directement en français pour l’édition arménienne éclaire la genèse de l’ouvrage et révèle un passage essentiel : le livre a déjà quitté sa seule langue turque. Traduit en arménien à l’initiative d’Armen Ohanian, président du PEN Club d’Arménie, et de ses amis écrivains, il a été publié à Erevan en 2021 par les éditions Antares.

Comprendre l’Arménie oblige à regarder vers la Turquie

Mon intérêt pour cette histoire ne vient pas d’une curiosité extérieure. L’Arménie traverse mon héritage familial et mon travail d’écriture. Pourtant, comprendre l’Arménie impose de regarder au-delà de ses frontières contemporaines. Il faut étudier l’espace ottoman, la République turque, le Caucase, les migrations, les appropriations culturelles et les continuités demeurées sous les ruptures politiques.

Les histoires arménienne et turque ne sont pas deux lignes parallèles que la morale suffirait à opposer. Elles ont été nouées par des siècles de voisinage, puis tranchées par la violence. Le génocide a voulu séparer les morts des vivants, les habitants de leurs maisons, les mots de leurs origines. Le négationnisme poursuit cette opération dans le langage. Il ne se contente pas de nier un crime passé. Il administre encore les traces, les noms, les monuments et les mémoires.

Étudier la Turquie revient alors à rechercher ce qu’un récit national a recouvert pour paraître homogène. Étudier l’Arménie revient aussi à suivre ce qui survit hors de l’Arménie, parfois dans la langue même de celui qui nie l’avoir reçu.

Janine Altounian, traduire ce qui se transmet sans se dire

Janine Altounian ne figure pas parmi les trente-cinq contributeurs de L’Arménien en nous. Elle en est devenue l’une des passeuses.

Née à Paris de parents arméniens rescapés du génocide, germaniste, essayiste, ancienne professeure d’allemand et traductrice, elle participe à partir de 1970 à la traduction de Freud. Dès 1983, elle travaille à l’harmonisation de la traduction de ses Œuvres complètes aux Presses universitaires de France, sous la direction de Jean Laplanche.

Son travail intellectuel prend aussi naissance dans une transmission longtemps demeurée illisible. En 1978, sa mère lui remet le journal de déportation rédigé par son père, Vahram Altounian, en langue turque avec l’alphabet arménien. Janine Altounian ne peut pas le lire. Krikor Beledian doit faire franchir à ce récit la frontière des langues afin que la fille puisse recevoir la parole du père.

La catastrophe avait désuni la voix et ses lettres. La traduction les rassemble sans prétendre effacer la fracture.

L’entretien patrimonial consacré à Janine Altounian par l’Institut national de l’audiovisuel permet de saisir avec une particulière clarté l’architecture de son œuvre. Son parcours relie la psychanalyse, la traduction, l’exil et les conditions politiques nécessaires à la constitution d’un sujet. Chez elle, la mémoire ne repose jamais dans un coffre intact. Elle circule par fragments, par gestes, par symptômes, par silences et par langues devenues étrangères à ceux qui les héritent.

Une rencontre dont le livre devient la réponse

La préface arménienne révèle que la rencontre de Janine Altounian et de Yiğit Bener à Istanbul, en 2014, constitue le point de départ du projet. Janine Altounian y confie que la Turquie aurait presque pu être son pays. Yiğit Bener lui répond que ce pays demeure aussi le sien, malgré ce que les assassins ont fait. Il voudrait ajouter que d’autres prendront soin de la mémoire de sa famille, puis se tait, faute d’avoir encore la preuve d’une telle promesse.

L’Arménien en nous naît de ce silence retenu. Le livre devient la preuve différée d’une parole que son initiateur ne voulait pas prononcer à vide : préserver la mémoire arménienne dans la langue turque, afin qu’elle ne soit plus reçue comme celle d’un peuple extérieur, mais comme une part de l’histoire commune.

Freud dans la langue, l’héritage dans le corps

Traduire Freud exige davantage qu’un dictionnaire. Un même mot peut traverser le rêve, la médecine, le corps, le désir et la philosophie. L’harmonisation cherche à préserver ces résonances sans figer la pensée dans une définition unique.

La transmission génocidaire connaît une difficulté voisine. Elle ne passe pas seulement par un récit clairement formulé. Elle peut revenir dans une peur sans objet apparent, dans une maison évoquée sans cesse, dans une langue que personne ne parle plus ou dans une fidélité familiale dont l’héritier ignore la source.

La psychanalyse ne transforme pas la catastrophe en souvenir apaisé. Elle offre parfois une syntaxe à ce qui n’avait trouvé pour s’exprimer qu’un symptôme.

Le travail de Janine Altounian donne une place symbolique aux morts afin que leurs descendants ne soient plus condamnés à les porter partout. La sépulture psychique ne remplace aucune sépulture réelle. Elle permet pourtant que l’absence acquière une adresse et cesse d’occuper chaque pièce de la maison intérieure.

Ce que la transmission psychique dit aux Arméniens

La notion de transmission psychique peut sembler abstraite. Pour les familles arméniennes, elle possède pourtant des formes très concrètes.

Elle se trouve dans un prénom modifié pour faciliter l’intégration, dans une photographie dont personne n’explique plus l’origine, dans une peur de perdre la maison, dans un attachement absolu aux études, dans le silence entourant certains morts ou dans une langue maternelle que les parents n’ont pas transmise parce qu’elle portait trop de danger, de honte ou de douleur.

Elle apparaît aussi dans la difficulté à parler tendrement lorsque plusieurs générations ont dû apprendre d’abord à survivre. Aimer, pleurer, se séparer ou se raconter suppose un monde assez stable pour accueillir ces mouvements. Lorsque ce monde a été détruit, les affects eux-mêmes peuvent perdre leur demeure.

La transmission ne concerne donc pas seulement ce qui s’est produit. Elle contient également ce qui n’a jamais pu advenir : une enfance protégée, une continuité familiale, une appartenance tranquille, une relation apaisée à la langue ou une confiance élémentaire dans les institutions.

Les descendants héritent d’événements et d’empêchements. Ils reçoivent une histoire blessée ainsi que les vies possibles que cette histoire a empêchées.

Face à l’irrémédiable, donner un lieu à ce qui n’a pas eu lieu

Dans Face à l’irrémédiable. Conditions politiques d’un travail analytique, paru en avril 2026 aux Éditions des Crépuscules, Janine Altounian approfondit cette réflexion.

Le titre pose une limite essentielle. L’analyse peut mettre en mots, déplacer les silences et desserrer l’emprise du traumatique. Elle ne rend pas aux morts leur vie ni aux exilés leur maison. Certaines pertes demeurent irrémédiables parce que le temps qui devait les précéder, les entourer et leur donner sens a lui-même été interrompu.

Janine Altounian travaille ainsi sur le fantôme du non-advenu. Les descendants ne reçoivent pas uniquement la mémoire de ce qui a été perdu. Ils héritent de ce qui n’a jamais eu le temps de prendre forme.

Son œuvre montre aussi que le travail analytique dépend de conditions politiques. Pour élaborer une histoire, il faut une langue publique où le crime puisse être nommé, une école permettant d’entrer dans le monde commun, des institutions capables de reconnaître le sujet et un pays d’accueil qui ne répète pas l’exclusion dont ses parents ont subi les effets.

Janine Altounian rend hommage à une certaine France républicaine, laïque et hospitalière, qui lui a offert les conditions de cette élaboration. Elle en interroge également les fragilités contemporaines. Une démocratie cesse d’être un simple régime juridique lorsqu’elle donne à ceux qui arrivent la possibilité de transformer un héritage traumatique en parole partageable.

Trente-cinq voix, aucun chœur forcé

L’Arménien en nous accomplit un geste différent, qui rejoint pourtant cette même question.

Pour le centenaire de 1915, Yiğit Bener adresse sa proposition à près d’une centaine d’écrivains. Il ne sélectionne pas leurs positions politiques sur la « question arménienne » et ne leur impose ni qualification commune ni forme déterminée. Trente-cinq auteurs de trois générations, issus d’identités, de croyances et de sensibilités différentes, à parité de femmes et d’hommes, répondent par un poème, un souvenir, un récit, un fragment romanesque ou une prise de position.

Le livre ne fabrique pas un unisson. Il cherche une conscience polyphonique.

Murathan Mungan écrit pour Hrant Dink. Karin Karakaşlı relie l’histoire, la géographie et les Arméniens du dedans comme du dehors. Ferit Edgü nomme le génocide. Ece Temelkuran décrit la fatigue engendrée par le mensonge. D’autres textes font revenir une maison, un jardin, un nom de famille, une chanson ou un voisin dont l’histoire n’a été découverte que tardivement.

L’Arménien demeure dans ce que la société turque a conservé tout en refusant parfois de reconnaître l’origine de ce qu’elle conservait. Il demeure dans les villes, les mots, les recettes, les bâtiments, les lignées et les vides transmis comme s’ils avaient toujours été naturels.

Dans cette préface, Yiğit Bener présente l’anthologie comme le premier livre de l’histoire littéraire turque à paraître avec un tel contenu chez une maison d’édition de cette importance. Les milieux ultranationalistes, prompts à attaquer les textes où paraît le mot « Arménien », ne l’ont pas frontalement pris pour cible ; ils ont choisi de l’ignorer. Les lecteurs, eux, lui ont manifesté un véritable intérêt.

Yiğit Bener, interpréter un pays à lui-même

Yiğit Bener est écrivain, traducteur et interprète de conférence entre le français et le turc. Depuis 1981, il exerce un métier où il faut transmettre une parole sans la confisquer. Il a traduit notamment Céline, Koltès, Cortázar, Saint-Exupéry et Camus.

Sa préface revient aussi à l’origine intime du titre. En 1972, adolescent à Paris, il entre dans une épicerie pour acheter du rakı. Le commerçant lui parle en turc. Yiğit Bener lui demande alors s’il est turc ; l’homme garde le silence. En découvrant sur l’enseigne un nom arménien terminé par « yan », le jeune garçon comprend la maladresse de sa question et rougit de honte. Le premier « Arménien en lui » apparaît dans un regard, dans une langue partagée et dans ce silence qui disait déjà davantage que les mots.

Dans L’Arménien en nous, il accomplit un geste voisin à l’échelle d’une société. Il organise une rencontre entre des voix sans parler à leur place. Il permet à la Turquie de s’entendre depuis ses fissures.

Hrant Dink donne à l’ouvrage son centre moral. Assassiné en 2007, le journaliste arménien de Turquie cherchait une parole capable d’affronter l’histoire sans transformer la mémoire en forteresse. Le recueil lui est dédié parce que le « nous » de son titre porte aussi la blessure de son assassinat.

Ce « nous » ne signifie pas que chacun pourrait s’attribuer symboliquement l’identité de celui qui a été persécuté. Il désigne une responsabilité intérieure. Les Arméniens appartiennent à l’histoire de la Turquie, y compris lorsque cette histoire prétend les en expulser.

Cette attention aux voix retranchées se prolonge dans la traduction, réalisée avec Serra Yılmaz, de Gomidas, pièce d’Ahmet Sami Özbudak. Le texte fait traverser à Komitas l’enfance, la musique, la déportation et l’hôpital de Villejuif, comme si la mémoire revenait sous la forme d’un mouton qu’il faudrait tuer pour interrompre l’histoire. Représentée à Istanbul dans l’église arménienne Surp Vortvots Vorodman, puis en France, la pièce rend au chant ce que la catastrophe avait tenté de condamner au silence.

L’Arménien intérieur ne peut devenir un alibi

La formule « l’Arménien en nous » contient un risque. Une majorité pourrait se déclarer symboliquement arménienne tout en abandonnant les Arméniens réels aux discriminations, à l’effacement patrimonial ou à la solitude politique.

L’identification n’acquiert de valeur que lorsqu’elle conduit à la responsabilité.

Reconnaître l’Arménien en soi suppose de reconnaître l’Arménien devant soi, avec sa mémoire, ses droits et sa parole propre. La disparition d’un peuple ne laisse pas seulement une place vide. Elle déforme ceux qui s’habituent au vide, puis finissent par le prendre pour l’ordre naturel des choses.

Le livre retire à l’absence son apparente neutralité. Il montre que le déni travaille aussi ceux qui le pratiquent. Une société qui falsifie la mémoire de ses victimes doit continuellement falsifier sa propre généalogie.

Qui est ce « nous » et qui sont ses ancêtres ?

Dans le dernier texte du recueil, Qui est ce « nous » ? Qui sont « nos ancêtres » ?, Yiğit Bener déplace le problème vers la définition même du corps national. Si les Arméniens ottomans ont habité le même pays et si les citoyens arméniens appartiennent juridiquement à la République, leurs morts et leurs ascendants ne peuvent être expulsés du « nous » sans que la citoyenneté elle-même devienne une fiction.

En resserrant successivement l’ascendance autour du musulman, du sunnite, puis du « Turc de pur sang », le récit national finit par exclure presque tous ceux dont il prétend descendre. Le texte rejoint ainsi la question posée dans La Turquie, copie sans original : l’original national apparaît comme un montage qui efface ses sources pour mieux se proclamer pur. Le « nous » ne peut devenir commun qu’en cessant de choisir, parmi les morts, ceux qui auraient seuls le droit d’être nos ancêtres.

Le livre est déjà revenu en Arménie

L’histoire éditoriale de L’Arménien en nous ne s’arrête donc pas à Istanbul. À l’initiative d’Armen Ohanian et d’écrivains réunis autour du PEN Club d’Arménie, l’ouvrage a été traduit en arménien et publié à Erevan en 2021 par Antares, l’une des principales maisons d’édition du pays. La pandémie empêcha Yiğit Bener de se rendre personnellement au lancement ; il y participa par une vidéo adressée aux lecteurs arméniens.

Dans la préface intitulée Aux alter ego d’Arménie, écrite directement en français, il raconte sa rencontre avec Armen Ohanian. Les deux hommes échangent en anglais, langue étrangère à l’un comme à l’autre, et pourtant se comprennent sans hésiter. Leur véritable langue commune, écrit-il en substance, est celle de la littérature. Erevan, ville lointaine et proche, devient alors le lieu où le livre accepte son épreuve la plus exigeante : être lu par celles et ceux dont il prétend restituer la présence.

Cette édition arménienne change le sens du voyage. Le livre écrit en Turquie ne parle plus seulement des Arméniens ; il leur revient, se laisse traduire par eux et se soumet à leur réponse. Le miroir vide de sa couverture cesse alors d’être un simple reflet absent. Il devient l’espace où l’autre peut enfin regarder le « nous » qui disait le porter en lui.

Un livre d’abord adressé à la Turquie

L’histoire de L’Arménien en nous ne s’achève pas en 2015. Pourtant, son premier destin ne se joue ni dans la reconnaissance étrangère ni dans une consécration éditoriale venue d’ailleurs. Le livre s’adresse d’abord aux citoyens de Turquie, dans leur propre langue, afin de déplacer de l’intérieur la manière dont 1915 est pensé, raconté et transmis.

Cette orientation prolonge celle de Hrant Dink. La mémoire ne progresse durablement que lorsqu’elle devient un travail civil conduit au sein de la société elle-même, par l’écoute des récits, la confrontation des consciences et la lente substitution des mémoires vécues aux mémoires officielles. L’enjeu consiste à rendre aux citoyens de Turquie une histoire qui leur appartient aussi, jusque dans ses crimes et ses absences.

Le geste demeure également humble devant les Arméniens d’Arménie et de la diaspora. Les trente-cinq auteurs ne se présentent ni comme des sauveurs ni comme des justes venus solliciter une reconnaissance. Ils commencent par regarder leur propre société, sa langue, ses silences et ses responsabilités. Le livre ne demande pas de lauriers ; il accepte d’être lu, discuté et jugé par celles et ceux dont il évoque la présence.

Cette retenue protège le sens collectif de l’entreprise. L’ouvrage réunit trente-cinq signatures et n’appartient à aucune voix isolée. Chacun y demeure responsable de son texte, de ses mots et de son éventuel passage vers une autre langue.

Une publication française serait précieuse, mais elle ne pourrait être qu’une nouvelle étape consentie par les auteurs et les maisons concernées. Elle prolongerait le dialogue sans déplacer le centre de gravité du projet, qui reste ce travail de mémoire mené au cœur de la société turque.

Le français, une autre langue possible

En 2026, İçimizdeki Ermeni existe en turc et en arménien, mais toujours pas en français. Le paradoxe demeure profond dans un pays où vit une importante diaspora arménienne et où la mémoire du génocide occupe une place centrale.

Une traduction française permettrait de faire entendre le courage d’une partie de la société littéraire turque sans construire l’image commode d’une Turquie soudain réconciliée. Une traduction honnête ne gomme pas la fracture. Elle lui donne une forme lisible et permet au lecteur francophone de mesurer les différences de voix, de positions et de générations que l’ouvrage a précisément choisi de préserver.

Une telle édition ouvrirait ce dialogue à la diaspora francophone, aux chercheurs, aux cliniciens de la transmission traumatique et à tous ceux qui interrogent la fabrication nationale de la mémoire. Elle prolongerait le trajet du livre sans en devenir la justification : son geste premier demeure adressé à la Turquie, à ses citoyens et à la conscience publique qu’ils construisent.

La reconnaissance ne devient féconde que lorsque chacun peut répondre. L’autre demeure un objet tant que nous parlons de lui sans lui rendre la parole.

Le « nous » commence lorsque l’autre peut répondre

Janine Altounian traduit Freud, l’exil, les silences d’un père et les effets d’une catastrophe dans la vie de ceux qui sont nés après elle. Yiğit Bener coordonne un ouvrage où trente-cinq écrivains, chacun dans sa langue littéraire, rendent à la société turque les fragments d’une histoire commune. Armen Ohanian et les traducteurs arméniens lui ont donné une nouvelle langue. Les contributeurs transforment en littérature ce que l’histoire officielle avait réduit à une controverse administrée.

Ces travaux se rejoignent autour d’une même question : comment rendre une présence à ceux que l’histoire a voulu retrancher ?

Après avoir traversé du turc vers l’arménien, L’Arménien en nous pourrait un jour atteindre le français. Ce passage prolongerait le mouvement déjà commencé sans en détourner le sens : ouvrir le « nous » depuis l’intérieur, puis laisser l’autre lui répondre. Un peuple entre réellement dans la conscience d’un autre lorsque son absence cesse d’être racontée à sa place et que sa parole, enfin, peut répondre.