ChatGPT Image 27 juil. 2026, 22_31_31
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Par Marie Taffoureau

Entre l’Arménie enclavée et la mer Noire, la Géorgie tient moins une frontière qu’une charnière. Une grande part des marchandises arméniennes traverse ses routes, ses rails et ses ports. Pourtant, au sud du pays, dans le Javakhk arménien, Javakheti en géorgien, la proximité géographique ne produit pas toujours une pleine proximité civique. La région parle arménien dans les maisons, géorgien devant l’administration, russe dans certaines trajectoires migratoires. À force de passer d’une langue à l’autre, ses habitants apprennent aussi à passer entre les lignes.

Le recensement géorgien de 2024 dénombre 169 296 Arméniens, soit 4,3 % de la population nationale. Les districts d’Akhalkalaki et de Ninotsminda demeurent le cœur démographique de cette présence ancienne. Réduire leurs habitants à une minorité frontalière serait pourtant manquer leur situation. Ils sont citoyens d’un État géorgien dont ils doivent maîtriser la langue, membres d’un espace culturel arménien qu’ils veulent transmettre et habitants d’une région où chaque route dégradée, chaque emploi absent et chaque service éloigné prend une signification politique.

La langue de l’État et l’État des langues

Le géorgien est légitimement la langue officielle de la République. Sa connaissance ouvre l’université, l’emploi public, les tribunaux et la participation nationale. Encore faut-il que cet apprentissage soit une passerelle plutôt qu’un péage. Le Conseil de l’Europe relève encore des insuffisances dans l’enseignement dispensé aux minorités, la formation des professeurs, la qualité des manuels et l’usage des langues minoritaires dans les rapports avec les administrations locales. La Géorgie a ratifié la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, tandis que la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, promise lors de son adhésion au Conseil de l’Europe, attend toujours sa ratification.

Le développement de l’enseignement bilingue marque un progrès réel. En 2025, le programme concernait 169 écoles non géorgianophones, contre 35 auparavant, ainsi que 34 établissements préscolaires. Le dispositif universitaire dit « 1+4 » permet aussi aux candidats de passer l’examen d’entrée en arménien, puis de consacrer une année à l’apprentissage du géorgien avant d’intégrer leur cursus. La mécanique peut produire une double compétence féconde. Elle échoue lorsqu’elle remplace peu à peu l’arménien au lieu d’ajouter le géorgien. Un bilinguisme qui soustrait finit par ressembler à une assimilation qui ne dit pas son nom.

La citoyenneté au bout de la route

Dans une région périphérique, le droit se mesure en kilomètres. Une école existe juridiquement, puis l’hiver ferme la route. Un soin est garanti, puis le spécialiste se trouve à plusieurs heures. Une démarche administrative est ouverte, puis le formulaire, la langue ou la connexion la rendent impraticable. Les infrastructures deviennent alors une constitution de béton : elles disent quels territoires comptent, quels villages attendent et quels citoyens doivent partir pour participer.

Cette distance nourrit le travail saisonnier, notamment vers la Russie, et fragilise les familles. Le Conseil de l’Europe rapporte aussi la situation de milliers d’Arméniens nés et élevés en Géorgie qui disposent d’un titre de séjour sans avoir la citoyenneté géorgienne. Pour les personnes âgées, l’examen linguistique exigé dans certaines procédures peut transformer l’appartenance vécue en épreuve administrative. Or la langue officielle doit permettre d’exercer la citoyenneté, non conditionner rétrospectivement le droit d’avoir une patrie.

Représenter sans servir de décor

La présence d’élus arméniens au niveau municipal ne suffit pas à garantir une influence nationale. Le Conseil de l’Europe constate une participation encore insuffisante des minorités à la vie politique, économique et sociale, ainsi que l’absence de mécanismes assurant une représentation adéquate dans les organes élus et exécutifs. La représentation ne consiste pas à placer quelques noms arméniens sur une liste. Elle suppose que les habitants puissent peser sur le budget, l’école, l’aménagement, les médias publics et les politiques frontalières.

Erevan doit soutenir la langue, les enseignants, les échanges culturels et les liens économiques sans traiter le Javakhk comme un territoire sous tutelle sentimentale. Tbilissi doit consolider l’unité nationale sans confondre intégration et effacement. Toute instrumentalisation venue de Russie, d’Arménie ou de la politique intérieure géorgienne prospère sur les mêmes failles : l’isolement, la pauvreté, le sentiment d’être entendu seulement lorsqu’une crise menace.

Le Javakhk ne demande pas à choisir entre deux capitales. Il demande que l’une ne l’oublie pas et que l’autre ne le soupçonne pas. Entre Erevan et Tbilissi, sa voix reste basse parce qu’elle sait le poids des frontières. La paix durable commencera lorsqu’elle pourra parler plus haut sans être accusée de parler contre quelqu’un.