ChatGPT Image 14 juil. 2026, 23_15_10
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Par Marie Taffoureau

Lavoisier n’a pas énoncé une loi de l’énergie, mais de la matière. Rien ne se crée dans les opérations de la nature, écrivait-il en substance : les éléments changent de forme sans disparaître. La physique étendra cette intuition à l’énergie.

En Arménie, la formule devient politique. Le gaz devient chaleur. Le soleil devient courant. L’uranium devient souveraineté. Le combustible usé devient dette envers des générations qui ne sont pas encore nées.

L’énergie ne disparaît jamais.

La dépendance non plus. Elle se transforme.

La centrale qui ralluma le pays

Metsamor produit de l’électricité depuis 1976. Après le séisme de 1988, ses réacteurs furent arrêtés. L’unité 2 redémarra en 1995, après les années noires durant lesquelles les foyers ne recevaient parfois que quelques heures d’électricité.

Cette réouverture raconte une vérité arménienne : le risque nucléaire fut accepté parce que l’absence d’énergie constituait déjà un péril. L’unique réacteur en activité dispose de 416 mégawatts nets et fournit autour d’un tiers de l’électricité nationale.

Metsamor demeure la mémoire électrique d’un pays qui a connu le froid comme crise d’État.

2026, l’année du sursis organisé

L’autorisation actuelle court jusqu’en septembre 2026. En mars, le gouvernement a lancé une seconde prolongation visant 2036, grâce à un prêt budgétaire de 63,2 milliards de drams.

Il faut remplacer les équipements épuisés, surveiller la cuve, renforcer refroidissement, protection incendie, étanchéité et procédures d’accident grave. L’autorité de sûreté doit recevoir en 2026 une nouvelle réévaluation périodique ; un plan issu des tests européens est également appliqué.

Chaque année supplémentaire doit être démontrée, inspectée et autorisée.

Le risque ne se perd pas

L’Arménie se trouve dans une région sismique. Cette évidence interdit de présenter Metsamor comme une catastrophe certaine ou sa modernisation comme une garantie absolue.

Le risque se mesure et se réduit. Une centrale vieillissante exige une autorité indépendante, des données publiques, des exercices d’urgence et une culture où l’arrêt préventif ne soit jamais vécu comme une défaite économique.

La sécurité dépend aussi de la possibilité, pour un ingénieur, de dire non.

Le soleil produit, le réseau décide

Début 2026, la puissance solaire raccordée avait dépassé le gigawatt, franchissant déjà l’objectif de capacité fixé pour 2030.

Cette réussite crée un problème. Un mégawatt solaire ne produit ni chaque nuit ni chaque hiver l’équivalent d’un mégawatt nucléaire disponible. Plus le soleil entre dans le système, plus le réseau doit prévoir stockage, automatisation, lignes renforcées et moyens pilotables.

La Banque mondiale finance la modernisation des sous-stations et du transport électrique. Le choix réel n’oppose donc pas l’atome au soleil. Il organise leur coexistence.

Le panneau produit une possibilité.

Le réseau la transforme en sécurité.

Le gaz chauffe encore l’indépendance

L’Arménie importe tous ses combustibles fossiles. Le gaz reste central pour le chauffage, les transports et les centrales thermiques. Une large part vient de Russie ; l’Iran fournit aussi du gaz échangé contre de l’électricité.

Chaque kilowatt devient diplomatique. Une canalisation forme un rapport de force ; une ligne à haute tension, une politique étrangère. Une crise entre partenaires entre dans les foyers sous la forme d’une chambre froide.

La souveraineté énergétique désigne la capacité de ne pas dépendre d’une seule porte.

Une centrale est aussi un traité

En février 2026, l’Arménie et les États-Unis ont annoncé l’aboutissement des négociations d’un accord civil nucléaire dit « 123 ». Erevan examine aussi des technologies russes, françaises, chinoises et sud-coréennes pour remplacer Metsamor.

Le gouvernement privilégie les petits réacteurs modulaires, mieux proportionnés à un réseau limité. Leur promesse repose sur une construction progressive et une sûreté simplifiée. Leur faiblesse reste économique : peu de modèles ont démontré à grande échelle leurs coûts et leurs délais.

Choisir un réacteur revient à choisir fournisseur, combustible, formation, maintenance et plusieurs décennies d’alliances.

L’atome produit de l’électricité.

Il fabrique aussi de la géopolitique.

Le droit après la réaction

La loi arménienne de 1999 sur l’usage pacifique de l’énergie atomique encadre matières nucléaires, déchets et contrôle public. L’Arménie est liée par la Convention sur la sûreté nucléaire, la Convention de Vienne sur la responsabilité civile et la Convention sur le combustible usé et les déchets radioactifs.

Ce qui ne disparaît pas doit rester sous responsabilité. Le combustible usé de Metsamor demeure entreposé sur le site, notamment à sec. La stratégie nationale impose de protéger l’environnement et les générations présentes et futures.

La lumière est consommée en une seconde.

Sa matière peut engager des siècles.

Économiser est aussi produire

L’énergie la plus souveraine reste parfois celle que l’on ne gaspille pas. Isolation, transports collectifs, réseaux de chaleur et rénovation réduisent importations, factures et émissions.

L’Arménie évalue à 931 kilotonnes équivalent pétrole son potentiel cumulé d’économies d’ici 2030, principalement dans les transports, puis dans le logement.

Une politique énergétique commence aussi dans la fenêtre qui ferme mal et l’autobus qui évite cent moteurs.

Rien ne se perd, surtout la responsabilité

Metsamor a sauvé l’Arménie d’une nuit énergétique. Elle ne peut différer indéfiniment l’avenir. Le solaire ouvre une autonomie nouvelle sans dispenser du stockage. Le gaz apporte de la souplesse en transportant la dépendance.

En 2026, l’Arménie doit choisir davantage qu’une technologie. Elle doit décider quelle vulnérabilité elle accepte, quel risque elle maîtrise et quelle dette elle refuse de transmettre.

Lavoisier enseignait que la matière change de forme.

À Metsamor, l’Arménie apprend que la puissance aussi.

Elle peut transformer l’uranium en lumière, le soleil en liberté et le droit en vigilance.

À condition de ne jamais transformer le doute en silence.