ChatGPT Image 11 juil. 2026, 17_17_35
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Par Marie Taffoureau

De l’église aux salles de fête, des routes fendues aux bijoux ciselés, la chaise arménienne raconte un peuple qui transforme chaque lieu provisoire en demeure.

Il y a presque toujours une chaise quelque part. Dans la cour, devant la maison, près de l’autel, contre le mur d’une salle paroissiale, autour d’une table trop chargée, au milieu d’un mariage où chacun devait seulement passer et finit par rester jusqu’à l’aube.

J’appelle ici « obsession de la chaise » une scène culturelle récurrente, jamais une essence nationale. La chaise arménienne attend quelqu’un. Le parent revenu de l’étranger, le voisin venu sans prévenir, le prêtre, la grand-mère, l’enfant qui écoute, l’absent dont personne n’occupe tout à fait la place. Chez un peuple dispersé, réserver un siège revient parfois à refuser une disparition.

S’asseoir dans une religion qui se célèbre debout

Le paradoxe commence dans l’église. La tradition du Badarak permet de demeurer debout pendant tout l’office. Les usages actuels règlent pourtant avec précision le moment de s’asseoir, de se relever, de s’incliner et de laisser les premiers bancs aux fidèles arrivés tôt. Dans de nombreuses églises de diaspora, les rangées de bancs, les chaises rembourrées, les écrans et les livrets bilingues traduisent l’adaptation d’une liturgie ancienne aux habitudes occidentales.

La chaise y devient médiatrice entre le corps fatigué et le rite, entre l’Arménien qui connaît chaque chant et celui qui ne possède plus que quelques mots de la langue. Elle introduit le confort dans une spiritualité de l’effort. Elle rapproche aussi l’église de la salle communautaire, où se succèdent conseils, repas, cours, deuils et mariages. À Los Angeles, les salles de banquet arméniennes nées avec les migrations des années 1980 sont devenues de véritables centres sociaux. À Watertown, le centre culturel arménien réunit sous un même toit salle de réception, scène, gymnase, cuisine et espaces associatifs.

Le droit arménien reconnaît cette continuité entre territoire, Église et diaspora. L’article 15 de la Constitution place le patrimoine culturel sous la protection de l’État. L’article 18 reconnaît la mission particulière de l’Église apostolique arménienne dans la préservation de l’identité nationale. L’article 19 engage la République à soutenir les valeurs historiques et culturelles arméniennes au-delà de ses frontières. La chaise installée dans une paroisse de Marseille, de Beyrouth, de Sydney ou de Pasadena possède ainsi une discrète dimension constitutionnelle. Elle matérialise un lien que le droit promet d’entretenir.

Le bois se souvient de la main

L’objet arménien supporte difficilement la neutralité. Une cuillère devient sculpture, un coffre reçoit des rosaces, une porte reprend les entrelacs du khatchkar, un dossier de chaise porte la vigne, le soleil ou la grenade. Le bois est travaillé comme la pierre, par creusement, répétition, patience. Les artisans ont longtemps fabriqué meubles, berceaux, louches, moules à pâte, amulettes et boîtes ornées. La mécanisation soviétique des années 1970 a fragilisé cette transmission sans l’effacer.

Le musée Hovhannes Sharambeyan conserve environ 12 000 objets relevant du bois, du métal, de la pierre, de la céramique, du tapis et de la broderie. À Nor Hachn, ville de 10 500 habitants au début de 2025, la production de meubles, de bijoux et de diamants demeure l’un des principaux secteurs manufacturiers. L’art décoratif constitue donc aussi une économie, un métier et une géographie industrielle.

Cette même grammaire passe du meuble au bijou. Pregomesh, fondée par Sirusho en 2012, transpose dans l’argent et l’or les formes anciennes de la parure arménienne. Arman Sarkisyan, formé auprès de son père en Arménie avant de travailler à Los Angeles, grave le métal comme une façade médiévale. Ara Vartanian, né à Beyrouth dans une famille arménienne puis élevé au Brésil, construit ses pièces autour de pierres parfois inversées. La maison Boghossian revendique six générations de joailliers. À Istanbul, Sevan Bıçakçı, Arménien de Turquie, enferme dans ses bagues des coupoles byzantines, des palais ottomans et la mémoire stratifiée de la ville.

La joaillerie arménienne porte souvent plusieurs empires dans quelques centimètres de métal.

Une architecture écrite sous plusieurs dominations

L’Arménie bâtit avec les matériaux de ceux qui l’ont dominée, puis les oblige à parler arménien. Haghpat et Sanahin associent formes byzantines et traditions vernaculaires caucasiennes. Sainte Gayane unit la basilique à trois nefs et la coupole centrale dans le tuf volcanique. Geghard creuse ses sanctuaires dans la roche, comme si la montagne elle-même avait accepté le baptême. Trois ensembles arméniens figurent aujourd’hui sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Hors du territoire, l’église se métisse pour survivre. À La Nouvelle Djoulfa, les sanctuaires arméniens mêlent structure chrétienne, décoration safavide, peintures européennes et arts iraniens. À Marseille, les architectures apostolique, catholique et évangélique racontent trois manières de s’enraciner dans la cité française. La coupole demeure, tandis que le bâtiment apprend la rue, le climat, les règlements et les formes du pays d’accueil.

Puis vient le paysage soviétique. Béton, escaliers monumentaux, stations de métro, palais des sports, cinémas, immeubles massifs. Les architectes arméniens ont pourtant glissé dans cette langue impériale le tuf rose, la pierre sculptée, les arcs et les motifs anciens. Le modernisme d’Erevan appartient à l’URSS par son échelle, à l’Arménie par sa peau.

Ce que voit l’étranger

L’étranger découvre d’abord une étrange coexistence. Une route se fend devant un monastère millénaire. Une vieille Lada dépasse une sculpture contemporaine. Une statue regarde une montagne inaccessible. Un immeuble soviétique porte un balcon couvert de vigne. Une chaise en plastique attend devant une maison de tuf.

Les routes abîmées relèvent d’une réalité matérielle. En 2019, la Banque mondiale estimait encore qu’environ 40 % du réseau routier se trouvait en mauvais état et qu’un tiers de la population rurale ne disposait pas d’un accès permanent à une route praticable. En 2025, l’Arménie occupait le 72e rang sur 119 dans l’indice de compétitivité touristique cité par la Banque mondiale, avec une faiblesse particulière des infrastructures terrestres. Un programme de 100 millions de dollars a alors été préparé pour les routes, les espaces publics et les sites patrimoniaux régionaux.

Ce contraste ne forme pas un décor folklorique. Il révèle une hiérarchie politique singulière. L’objet reçoit parfois davantage de soin que l’infrastructure, parce qu’une route appartient à l’administration tandis qu’une chaise appartient à une famille. La première suppose un État continu. La seconde peut traverser l’exil.

Alors l’étranger comprend peu à peu ce que signifie cette présence obstinée des sièges. Dans un pays où tant de frontières, de régimes et de familles ont bougé, s’asseoir constitue déjà une victoire sur le provisoire.

L’Arménie peut avoir l’asphalte brisé, le béton gris, les automobiles d’un autre siècle et les montagnes trop grandes pour elle. Quelqu’un finira pourtant par apporter une chaise.

Et par dire simplement

Assieds-toi. Tu es arrivé.