ChatGPT Image 21 juil. 2026, 22_33_17
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Par Marie Taffoureau

Erevan paraît ouverte sur l’Ararat, mais son air circule moins librement que son regard. La capitale repose dans une cuvette où les inversions hivernales immobilisent parfois les polluants. La géographie ne fabrique toutefois ni poussière ni fumée. Elle retient ce que les activités humaines lui confient. Accuser le relief revient à reprocher au verre de contenir le poison que l’on y verse.

Le plan général adopté en 2024 désigne trois sources majeures : les constructions, les carrières à ciel ouvert et les transports. S’y ajoutent le chauffage, certaines activités industrielles, les incendies et la décharge de Nubarashen. L’air devient l’archive invisible de la ville. Chaque moteur, chaque bétonnière et chaque roche broyée y laisse une trace que les habitants inspirent sans choisir leur part.

La poussière passe entre les chiffres

L’Organisation mondiale de la santé estime que la concentration moyenne de particules fines en Arménie atteint environ sept fois sa valeur directrice annuelle. Son tableau sanitaire de 2025 attribue à la pollution de l’air 24 % des décès par accident vasculaire cérébral et cardiopathie ischémique. Ces proportions nationales ne décrivent pas chaque quartier d’Erevan, mais elles donnent un poids médical à ce que la poussière rend visible sur les fenêtres.

Les PM2,5 pénètrent profondément dans les poumons et peuvent rejoindre la circulation sanguine. Les PM10 atteignent les voies respiratoires. L’exposition prolongée augmente les risques respiratoires et cardiovasculaires, surtout chez les enfants, les personnes âgées et les malades chroniques. Un air pollué ne provoque pas toujours une scène spectaculaire. Il use à bas bruit, souffle après souffle.

Construire des logements, démolir l’air

Depuis 2018, près de 680 permis concernant des immeubles élevés auraient été délivrés à Erevan, tandis qu’environ 30 % seulement des projets avaient obtenu leur autorisation finale d’exploitation à la fin de 2025. Les chantiers prolongés deviennent des réservoirs de poussière lorsque les sols restent découverts, les matériaux mal stockés et les gravats transportés sans couverture.

Depuis 2023, la municipalité impose des filets de protection, des appareils de suivi de l’air, la couverture des matériaux, l’humidification des zones poussiéreuses et le lavage des roues. Le droit arménien sanctionne aussi le défaut de clôture, d’arrosage ou de protection des chargements. Une amende faible peut pourtant devenir le simple prix du droit de polluer. La règle ne protège l’air que lorsqu’il coûte davantage de la violer que de l’appliquer.

En janvier 2025, les capteurs installés sur 161 chantiers indiquaient un indice moyen de 149 pour les PM2,5 et de 104 pour les PM10, niveaux malsains pour les groupes sensibles. Les autorités municipales précisaient elles-mêmes que ces appareils décrivaient les chantiers et non la pollution de fond de toute la capitale. En août, les valeurs relevées sur 172 sites étaient nettement plus basses, ce qui montre combien les résultats varient selon les saisons et l’activité des travaux.

Les carrières ont pignon sur poumon

Des sources récentes recensent seize carrières ou mines actives dans les limites d’Erevan, principalement consacrées au basalte et au gypse. Le plan général mentionne également quinze sites abandonnés. Nor Nork, Ajapnyak, Erebuni et Avan vivent ainsi près d’espaces où l’on fore, concasse, transporte et abandonne parfois les résidus.

La carrière transforme une ressource géologique en nuisance urbaine lorsqu’elle fonctionne sans arrosage, bâchage des camions, zone tampon végétale et remise en état. Les autorisations imposent en principe la protection du sous-sol, de l’atmosphère et des autres composantes environnementales. Tout dépend ensuite du contrôle, de la mesure des émissions et de la sanction. Une autorisation d’extraire ne saurait devenir un permis d’entrer dans les bronches voisines.

La roche cesse parfois d’être exploitée tandis que la plaie reste ouverte. Les poussières se remettent en mouvement et les dépôts sauvages s’accumulent dans les excavations. Une garantie financière devrait être versée avant l’extraction et mobilisable automatiquement pour restaurer le site lorsque l’exploitant manque à ses obligations.

La voiture et la ville immobile

La circulation apporte ses oxydes d’azote, ses particules d’échappement, l’usure des pneus et la poussière remise en suspension. Les embouteillages transforment la rue en salle d’attente mécanique. Même lorsque certains véhicules utilisent le gaz, la masse du trafic conserve son coût sanitaire et spatial. Le plan général de la capitale reconnaît d’ailleurs le transport parmi les principales sources de pollution atmosphérique.

Le renouvellement des autobus, l’électrification, les voies réservées et une meilleure continuité piétonne peuvent réduire cette dépendance. Une zone à faibles émissions pourrait être étudiée avec des aides destinées aux ménages modestes. L’écologie punitive frappe celui qui possède une vieille voiture faute d’alternative. L’écologie publique commence par rendre l’alternative possible.

Tous les poumons n’habitent pas la même ville

La pollution suit aussi une géographie sociale. Les familles aisées peuvent choisir une rue moins circulée, filtrer l’air intérieur ou s’éloigner pendant les épisodes les plus graves. Les habitants proches des grands axes, des carrières et des chantiers cumulent davantage de bruit, de poussière et de logements mal isolés. L’exposition devient une inégalité sans contrat : personne ne consent à respirer davantage parce que son loyer est plus bas.

Les écoles, les crèches et les hôpitaux devraient être entourés de zones de vigilance, avec des mesures continues et des restrictions temporaires des travaux lors des pics. Les médecins pourraient recevoir des alertes pour adapter le suivi des patients fragiles. La qualité de l’air appartient autant à la politique sanitaire qu’à la politique environnementale.

Mesurer l’invisible sans mesurer de travers

Le réseau public arménien reste en modernisation. Erevan ne disposait récemment que de cinq stations fixes anciennes, insuffisantes pour suivre finement les PM2,5 et comparer tous les quartiers. L’Arménie a approuvé en 2025 de nouvelles normes atmosphériques dont les valeurs doivent être progressivement atteintes d’ici 2030. Le programme de modernisation prévoit également de nouveaux équipements et quatorze stations, dont six pour la capitale.

Les capteurs municipaux et citoyens complètent cette carte, mais ils doivent être calibrés. Une donnée non comparable peut créer autant de confusion que son absence. Les mesures, les méthodes, les pannes et les corrections devraient être publiées en temps réel. Le citoyen a besoin de savoir ce qu’il respire, et le juge de savoir ce que l’administration savait.

Rendre l’air à ceux qui le respirent

Erevan devrait éloigner progressivement les carrières des zones habitées, restaurer les sites abandonnés, multiplier les contrôles inopinés et proportionner les sanctions au chiffre d’affaires des promoteurs. Les permis pourraient être suspendus après des violations répétées. Les rues les plus minérales ont besoin d’arbres et de sols perméables, sans faire de la plantation un alibi pour continuer à émettre.

Erevan retient son souffle parce que son développement a longtemps compté les mètres carrés avant les mètres cubes d’air. Une capitale ne se mesure pas seulement à ce qu’elle bâtit, extrait ou vend. Elle se mesure aussi à la part de ciel qu’elle laisse entrer dans les poumons de ceux qui l’habitent.

L’air paraît ne rien coûter jusqu’au jour où respirer présente la facture.