Par Marie Taffoureau
Hovel Chenorhokian présente lors de la conférence 2026 de l’Armenian Society of Fellows à Dilijan, le monde arménien , qui possède des chercheurs, des entrepreneurs, des institutions et des fortunes. Ce qui manque encore à l’appel, ce sont les liens capables de faire de cette addition une action.
Chenorhokian nomme cette absence le « déficit de leadership » : aucune structure transnationale ne semble capable de formuler une vision, de cartographier les compétences, d’organiser les financements et de transformer les volontés dispersées en politique commune.
Beaucoup de têtes, aucun chef de file
Fondée en 2021, l’Armenian Society of Fellows, ou ASOF, réunit désormais 382 membres dans 35 pays et 126 domaines d’expertise. Elle cherche à relier le capital intellectuel arménien aux institutions éducatives et scientifiques du pays. À Dilijan, DiasporArm n’est donc pas venu chercher des talents absents, mais interroger leur coordination.
Le monde arménien ressemble à un archipel dont chaque île possède son église, son association, son journal et ses donateurs. Cette pluralité préserve les mémoires et entretient les solidarités. Elle devient une faiblesse lorsque chaque maison refuse de bâtir une demeure commune.
Hovel Chenorhokian propose un « leadership d’idées » confié à des personnes ayant fait leurs preuves, capables de penser à cinquante ans, choisies pour leur intégrité et leur humilité. Il s’agirait de donner aux institutions une table, une méthode et un horizon, sans les dissoudre dans une nouvelle autorité centrale.
Cent milliards en ordre dispersé
Lors de la conférence, Vatche Sahakian a avancé que les Arméniens des États-Unis, du Canada et d’Europe occidentale généreraient environ 100 milliards de dollars par an, tandis que les institutions diasporiques n’investiraient que 0,3 % de cette somme dans l’avenir commun. Le chiffre demanderait une méthode publiée pour pouvoir être vérifié et discuté. Il révèle toutefois l’écart entre la richesse individuelle et la capacité collective.
La diaspora ne manque pas de générosité. Elle manque d’une architecture de confiance. Les dons affluent après une guerre, un séisme ou un exode, puis retombent avec l’émotion. Les projets se superposent et les résultats restent difficiles à mesurer. L’urgence produit des élans. Une nation a aussi besoin d’endurance.
Toute structure commune devrait publier ses comptes, identifier ses bénéficiaires, prévenir les conflits d’intérêts et limiter les mandats de ses dirigeants. L’unité ne dispense jamais du contrôle. Elle le rend plus nécessaire encore, puisque l’argent collecté au nom d’un peuple ne saurait être gouverné comme un patrimoine privé.
Armenopedia, se connaître pour se reconnaître
La deuxième proposition s’appelle Armenopedia. Pendant la guerre de 2020, l’Arménie aurait cherché un ingénieur en acoustique capable d’aider à détecter les drones. Personne ne savait où trouver cette compétence dans la diaspora. Une communauté peut donc compter des milliers d’experts et rester ignorante de sa propre intelligence.
Armenopedia ambitionne de répertorier plus de 600 spécialités. La base annoncée comprend déjà plus de 20 000 entrées consacrées aux personnalités, étudiants, établissements, institutions et entreprises. Les profils seraient reliés selon les métiers, les formations, le mentorat, les stages et les coopérations possibles.
Cette cartographie pourrait transformer la diaspora en infrastructure de connaissances. Elle permettrait de trouver rapidement un chercheur, un médecin, un juriste, un ingénieur ou un investisseur. Elle donnerait également aux étudiants arméniens des modèles, des contacts et des chemins que l’éloignement rend aujourd’hui invisibles.
Elle soulève cependant des questions juridiques. Qui peut inscrire une personne ? Quelles informations seront publiques ? Comment corriger une erreur ou retirer un profil ? Le droit européen impose notamment une finalité déterminée, une collecte proportionnée et des droits de rectification et d’effacement. Une encyclopédie humaine ne doit jamais devenir un cadastre des appartenances.
Cartographier les compétences exige donc de cartographier également les responsabilités. L’efficacité technique ne suffit pas lorsque la matière première du projet est l’identité des personnes.
Luys, éclairer sans éblouir
La troisième initiative, Luys, signifie « lumière ». Elle envisage un réseau mondial de contenus multilingues consacrés à l’effort, à l’intégrité, au civisme et à l’environnement. Son ambition dépasse la communication communautaire : créer un soft power arménien capable de proposer au monde des récits, des savoirs et des valeurs.
Les Arméniens disposent de nombreux médias, rarement d’une puissance audiovisuelle coordonnée. Ils parlent souvent d’eux-mêmes lorsqu’une catastrophe les oblige à se présenter : génocide, guerre, exode ou destruction du patrimoine. Luys chercherait à produire une parole continue, capable de montrer ce que le monde arménien crée lorsqu’il ne lutte pas seulement pour survivre.
Une chaîne de valeurs doit toutefois éviter de devenir la chaîne d’une valeur officielle. Qui définira la bonne identité arménienne ? Quels récits seront retenus ? Quelle place restera-t-il à la critique, à l’humour, au doute et aux désaccords ?
Une culture vivante supporte la satire, la contradiction et la pluralité. Le rayonnement commence lorsque l’on éclaire aussi ses propres angles morts. La lumière qui refuse toute ombre finit souvent par aveugler.
L’unité sans l’uniforme
Le déficit de leadership ne sera pas résolu par la désignation d’un chef mondial. Une diaspora n’est ni un État dispersé ni une administration sans territoire. Elle rassemble des citoyens de pays différents, des langues, des Églises, des partis, des générations et des rapports très divers à l’Arménie.
Sa légitimité devrait être fonctionnelle. Des scientifiques peuvent coordonner la recherche, des juristes protéger le patrimoine, des entrepreneurs financer l’innovation, des journalistes structurer un espace médiatique. L’autorité naît alors de la compétence, du mandat précis et du résultat vérifiable.
Cette organisation pourrait prendre la forme de conseils spécialisés reliés par une instance de coordination légère. Chaque conseil disposerait d’une mission, d’une durée, d’indicateurs publics et d’une obligation de rendre compte. La fonction remplacerait la fascination pour la figure. Le service prendrait la place du prestige.
La diaspora peut conseiller, investir et ouvrir des portes. Les citoyens d’Arménie demeurent les titulaires de la souveraineté politique de leur République. Coopérer suppose de servir sans confisquer la voix de l’autre. Une diaspora puissante ne devrait pas gouverner l’Arménie à distance. Elle devrait augmenter sa capacité à décider librement.
Passer du nom propre au bien commun
La proposition de DiasporArm mérite mieux qu’un enthousiasme cérémoniel. Elle appelle un groupe de travail pluraliste, des règles publiques, une cartographie protégée, des objectifs mesurables et des financements contrôlés. Dilijan pourrait devenir le lieu où les panels cessent de produire seulement des paroles et commencent à produire des procédures.
Le monde arménien possède déjà ses lumières. Elles brillent à Erevan, Paris, Beyrouth, Los Angeles, Montréal ou Buenos Aires. Leur dispersion a parfois permis leur survie. Elle limite aujourd’hui leur portée.
Toute la tâche tient peut-être dans ce geste : retrouver ce qui manque, relier ce qui existe et faire enfin du réseau arménien une force qui ne se contente plus d’avoir du monde, mais apprend à faire monde.
Vidéos:

