Par Marie Taffoureau
Un enfant arménien ne pense pas toute la journée au génocide.
Il ne pense pas davantage à la démographie, à la Constitution, à la frontière avec l’Azerbaïdjan ou au taux de fécondité.
Il pense à la sonnerie de l’école.
Au gâteau de son anniversaire.
Au ballon qu’un voisin a envoyé trop loin.
À sa grand-mère qui insiste pour qu’il mange encore.
À son téléphone que ses parents veulent reprendre.
À la chanson qu’il connaît par cœur.
À l’heure à laquelle on l’autorisera enfin à descendre jouer.
À force d’écrire les enfants lorsqu’ils sont victimes de la guerre, du divorce, de la pauvreté ou du déplacement, on finit parfois par commettre une autre injustice.
Oublier qu’ils ont également une vie lorsque rien de grave n’arrive.
Six ans et déjà une société
L’enfance commence aujourd’hui dans une Arménie où l’accès au préscolaire progresse sans être encore égal.
Pour les enfants de trois à cinq ans, le taux brut de scolarisation préscolaire est passé de 63,6 à 68,6 % entre 2023 et 2024. Les écarts entre ville et campagne restent importants. Pour l’ensemble des zéro à cinq ans, l’UNICEF estimait récemment une fréquentation de 45,9 % en zone urbaine contre 23,5 % dans les zones rurales.
Cette différence produit deux enfances.
L’une commence dans une institution collective.
L’autre reste plus longtemps dans la famille.
Et derrière le mot famille apparaît souvent une figure capitale de la société arménienne.
La grand-mère.
La génération qui garde la suivante
Dans beaucoup de sociétés où les solidarités familiales restent fortes, les grands-parents fournissent une infrastructure que les statistiques publiques mesurent difficilement.
Ils gardent.
Ils nourrissent.
Ils conduisent à l’école.
Ils racontent.
Ils corrigent parfois les parents devant les enfants, ce qui constitue probablement l’une des formes universelles de la transmission intergénérationnelle.
En Arménie, cette proximité prend une importance particulière dans les ménages où les parents travaillent beaucoup ou lorsqu’un membre de la famille vit à l’étranger.
L’enfant grandit alors au milieu de plusieurs autorités.
Le parent possède l’autorité juridique.
La grand-mère possède parfois l’autorité gastronomique.
Et sur certains sujets, cette dernière semble inexpugnable.
L’assiette vide est rarement considérée comme une preuve suffisante que l’enfant a mangé.
Le premier septembre
Puis vient l’école.
L’Arménie fonctionne avec un enseignement général de douze années, quatre années d’école primaire, cinq de collège et trois de lycée.
Mais décrire l’école avec son architecture administrative manquerait presque tout.
Pour un enfant, l’école est une micro-société.
On y découvre celui qui court le plus vite.
Celle qui lit déjà beaucoup mieux que les autres.
Le professeur que tout le monde craint.
L’ami avec lequel on échange son goûter.
La première injustice qui paraît gigantesque.
La première note cachée aux parents.
La première personne dont on tombe amoureux sans encore comprendre ce que cela signifie.
Les adultes construisent un système éducatif.
Les enfants y construisent un monde parallèle.
Après l’école commence une seconde journée
Une partie importante de l’éducation se poursuit après les cours.
Cours particuliers, musique, danse, sport, activités culturelles et aide aux devoirs occupent les après-midi selon les revenus, le lieu de résidence et les ambitions familiales.
L’État lui-même reconnaît désormais cette importance du temps extrascolaire. En 2024 et 2025, un dispositif soutenu par l’UNICEF a développé des cours de rattrapage et des activités complémentaires. Plus de 850 élèves des classes 1 à 5 ont bénéficié de cet accompagnement dans vingt établissements.
Il existe également depuis 2025 un système permettant aux élèves des classes 1 à 12 des écoles publiques de visiter gratuitement deux institutions culturelles, un musée et un théâtre ou organisme de concert, pendant la période du programme courant jusqu’au 31 août 2026.
L’enfance ordinaire possède donc aussi ses politiques publiques.
Emmener un enfant au théâtre peut sembler moins urgent que construire une route.
C’est pourtant une manière différente de construire ce qui la traversera plus tard.
La cour avant l’écran
Il reste la cour.
L’espace où les règles sont moins écrites.
Dans une ville où les enfants peuvent encore parfois jouer sous le regard collectif d’un immeuble, le voisinage produit une forme diffuse de surveillance.
Quelqu’un connaît quelqu’un.
Une grand-mère regarde depuis une fenêtre.
Un autre adulte sait à qui appartient cet enfant.
La liberté demeure ainsi partielle, négociée, progressive.
Descendre seul acheter quelque chose.
Traverser une rue.
Prendre un bus.
Rentrer un peu plus tard.
L’autonomie enfantine ne tombe jamais d’un seul coup.
Elle arrive par petits morceaux de territoire.
Puis le téléphone a agrandi la cour
L’enfant d’aujourd’hui possède toutefois un second quartier.
Il tient dans sa main.
Les réseaux sociaux, les jeux et les messageries font désormais partie de la sociabilité enfantine et adolescente arménienne au point que l’UNICEF parlait en mars 2026 d’un accès aux réseaux sociaux « largement répandu et largement non supervisé ».
Le téléphone modifie un vieux rapport parental.
Autrefois, savoir où se trouvait l’enfant permettait approximativement de savoir à quoi il était exposé.
Il peut désormais être physiquement dans sa chambre et socialement très loin.
La maison ne délimite plus l’expérience.
C’est pourquoi un manuel spécifiquement destiné aux parents arméniens sur le temps d’écran et les usages numériques a été publié en 2025.
L’enjeu dépasse la durée passée devant un écran.
Il concerne ce que l’enfant y fait.
Créer, jouer, discuter, apprendre, regarder sans fin, rencontrer des inconnus ou subir des violences.
La cour numérique possède moins de fenêtres donnant sur elle.
Les risques ont changé de rue
Fin 2025, la première grande étude nationale consacrée aux violences sexuelles facilitées par les technologies révélait que 5 % des internautes arméniens âgés de 12 à 17 ans interrogés avaient subi une forme de violence ou d’exploitation sexuelle en ligne au cours de l’année précédente. Dans 71 % des situations recensées, les faits s’étaient produits entièrement dans l’environnement numérique.
Ces données sont graves.
Elles ne doivent cependant pas conduire à raconter encore une fois toute l’enfance uniquement depuis son danger.
Le numérique permet aussi les amitiés, la musique, les jeux, l’apprentissage, la création et l’appartenance à des communautés.
Le pharmakon vaut ici pleinement.
Le même écran ouvre et expose.
L’anniversaire comme institution
Il existe ensuite ces rituels minuscules que l’anthropologie devrait prendre davantage au sérieux.
L’anniversaire.
La photographie devant le gâteau.
Le nombre de bougies.
Les cousins.
Les enfants d’amis que l’on appelle eux aussi cousins.
Le cadeau dont on se souviendra et celui que l’on oubliera trois jours plus tard.
Une société se transmet dans ces répétitions.
L’enfant apprend qui doit être invité, qui embrasse qui, comment les adultes se parlent, ce que l’on mange, à quel moment on chante, quelles langues la famille utilise selon l’interlocuteur.
L’identité nationale entre rarement dans l’enfant sous forme de discours.
Elle entre par habitude.
L’été où il ne se passe presque rien
Les vacances comptent pour la même raison.
Un séjour chez les grands-parents.
Une maison familiale.
Sevan.
La campagne.
Une colonie.
Des cousins venus de diaspora avec lesquels on découvre parfois que l’on est arménien de deux manières différentes.
L’un parle parfaitement la langue mais connaît peu la France.
L’autre connaît toutes les histoires familiales mais cherche ses mots en arménien.
Ils jouent pourtant sans exiger une théorie préalable de leur identité.
L’enfance répare ainsi parfois ce que les adultes compliquent.
Deux enfants ont rarement besoin d’un colloque sur la diaspora pour savoir comment courir ensemble.
Même les toilettes racontent l’inégalité
L’enfance ordinaire ne doit toutefois pas devenir une enfance idéalisée.
Les infrastructures restent très inégales.
Une évaluation relayée par l’UNICEF en 2025 indiquait que 31 % des établissements scolaires arméniens ne disposaient pas d’un accès adéquat à l’eau ou au lavage des mains et que 60 % manquaient d’installations sanitaires adaptées aux élèves du primaire.
La dignité enfantine se mesure aussi là.
Une école peut enseigner les droits humains dans une salle de classe et obliger une adolescente à éviter les toilettes toute la journée.
Les grands principes rencontrent toujours, tôt ou tard, une poignée de porte.
Le droit de ne rien représenter
La société arménienne porte sur ses enfants beaucoup d’espérance.
Ils doivent assurer l’avenir démographique.
Transmettre la langue.
Réussir.
Ne pas partir.
Revenir s’ils partent.
Connaître l’histoire.
Préserver la culture.
Parfois réparer ce que les générations précédentes ont perdu.
C’est beaucoup demander à quelqu’un qui voudrait simplement terminer son dessin.
Un enfant possède aussi le droit de ne pas être un projet national.
Il peut apprendre Komitas et préférer une chanson pop.
Parler arménien avec sa grand-mère et écrire à son ami dans une autre langue.
Aimer l’Arménie sans encore savoir expliquer pourquoi.
S’ennuyer pendant une visite au musée.
Détester les mathématiques.
Changer de rêve professionnel quatre fois avant le dîner.
Une histoire sans événement
Les journalistes écrivent lorsque quelque chose arrive.
La guerre.
Une réforme.
Un accident.
Une statistique.
C’est probablement pourquoi l’enfance heureuse est si difficile à raconter.
Elle produit peu d’archives.
Un enfant qui joue tranquillement pendant deux heures ne crée aucun événement.
Pourtant, c’est peut-être précisément ce qu’un pays devrait chercher à produire.
Des journées qui n’entreront jamais dans les livres d’histoire.
Des rentrées scolaires ordinaires.
Des étés sans déplacement forcé.
Des anniversaires où personne ne manque à cause d’une frontière ou d’une guerre.
Des grands-parents qui vieillissent assez longtemps pour raconter cent fois la même histoire.
Et des enfants suffisamment en sécurité pour s’en agacer.
La réussite d’un pays ne se mesure peut-être pas seulement à ce qu’il accomplit.
Elle se mesure aussi au nombre d’enfants auxquels il permet, enfin, de n’avoir rien d’historique à vivre.

