Par Marie Taffoureau
Avant d’être un symbole national, l’abricot est le revenu de quelqu’un.
Quelqu’un a taillé l’arbre en hiver, regardé le ciel au printemps, calculé l’eau en été, attendu qu’une frontière commerciale reste ouverte puis espéré qu’un camion arrive assez vite avant que le fruit ne devienne invendable.
On photographie volontiers les marchés arméniens.
On photographie moins celui qui se lève avant le marché.
L’agriculture reste pourtant l’une des infrastructures les plus anciennes de la souveraineté du pays. Une frontière protège un territoire. Un champ permet d’y rester.
Trois cent dix-sept mille exploitations
En 2025, l’agriculture représentait environ 7,9 % du PIB arménien et employait 17,6 % de la population active. Le ministère de l’Économie estime qu’environ 317 000 exploitations assurent plus de 90 % de la production agricole brute. Leur superficie moyenne tourne autour de seulement 1,48 hectare.
Ces chiffres contiennent toute l’histoire postsoviétique des campagnes.
Après l’effondrement de l’URSS, les terres agricoles collectivisées furent largement redistribuées. La propriété privée fut restaurée, ce qui évita la concentration complète des terres entre quelques mains.
Elle produisit en même temps un morcellement considérable.
Une famille peut posséder plusieurs petites parcelles éloignées les unes des autres. Le tracteur coûte alors presque autant pour travailler un hectare que plusieurs. L’irrigation devient difficile à rationaliser. La mécanisation moderne exige une taille minimale. L’agriculteur est propriétaire et demeure parfois trop petit pour être véritablement producteur industriel.
La liberté foncière a créé des milliers de propriétaires agricoles.
Elle n’a pas automatiquement créé des exploitations économiquement viables.
Le paysan travaille aussi contre la géographie
L’agriculture arménienne se pratique sur un territoire montagneux, continental, soumis aux gels, aux sécheresses et à des disponibilités hydriques très inégales.
Le gouvernement place donc l’irrigation et l’usage efficace de l’eau parmi ses priorités agricoles. Les documents internationaux disponibles montrent encore la forte dépendance du pays aux systèmes d’irrigation et la nécessité de moderniser des infrastructures où l’irrigation gravitaire reste dominante.
Le changement climatique rend la question plus urgente.
Une année agricole dépend toujours du travail.
Elle dépend désormais plus visiblement d’une température moyenne que le cultivateur n’a aucun moyen de négocier.
L’abricotier fleurit tôt. Quelques nuits de gel peuvent suffire.
La vigne supporte beaucoup, jusqu’au moment où elle ne supporte plus.
Le paysan arménien fait ainsi partie de ces professions très modernes que l’imaginaire continue à croire anciennes : il travaille avec la météo, le crédit, l’énergie, la géopolitique, les normes sanitaires et les marchés internationaux en même temps.
Le blé d’un pays qui importe son pain
En 2025, quelque 47 921 hectares étaient consacrés au blé d’hiver en Arménie. L’orge de printemps occupait près de 37 930 hectares. Les pommes de terre couvraient environ 16 190 hectares.
Les chiffres deviennent intéressants lorsqu’on les rapproche de la sécurité alimentaire.
L’Arménie peut produire du blé.
Elle reste structurellement dépendante d’importations pour plusieurs catégories alimentaires et agricoles.
Cette dépendance ne signifie pas nécessairement échec. Aucun pays moderne ne produit tout ce qu’il mange.
Elle devient cependant stratégique dans un État enclavé dont deux frontières terrestres ont longtemps été fermées et dont les routes commerciales restent étroitement liées à la Géorgie, l’Iran et la Russie.
Le pain possède alors une politique étrangère.
L’abricot a besoin d’un poste frontière
L’agriculture arménienne dispose pourtant de productions extraordinairement exportables.
En 2025, le pays comptait environ 49 521 hectares de vergers fruitiers et 15 249 hectares de vigne.
Les exportations agricoles ont fortement progressé cette année-là. En octobre 2025, le gouvernement faisait état d’une augmentation de 13,8 % des exportations agricoles par rapport à la même période de 2024, avec des progressions importantes pour les abricots, prunes, pêches, cerises, poires et plusieurs légumes.
Mais un fruit exporté possède une faiblesse que le minerai connaît moins.
Il pourrit.
Une frontière ralentie, une inspection supplémentaire, une décision phytosanitaire et la valeur d’une récolte peut commencer à disparaître dans un camion.
En 2025, l’importance du marché russe apparaissait spectaculairement lorsque le ministre de l’Économie indiquait que 2 240 camions d’abricots arméniens étaient entrés en Russie entre le 1er juin et le 24 juillet.
Puis 2026 a rappelé le risque.
Quand Moscou ferme une porte
Au printemps 2026, les autorités russes ont imposé de nouvelles restrictions à plusieurs catégories de produits agricoles arméniens, notamment des fruits à pépins, aubergines, pommes de terre et fruits secs à partir du 3 juin.
L’événement possède une importance qui dépasse les relations commerciales.
Il montre ce que signifie dépendre d’un débouché dominant lorsqu’on vend des produits périssables.
Le gouvernement arménien a réagi en mettant en place plusieurs mécanismes de soutien et de diversification. En juin 2026, des aides ont notamment été prévues pour soutenir les exportations de produits de serre et absorber les effets des restrictions russes. Pour certaines serres financées par crédit, les échéances ont été repoussées de six mois.
Des subventions ont également accompagné la recherche de nouveaux marchés. Le ministère annonçait alors des expéditions vers la Géorgie, la Grèce, l’Ukraine, le Kazakhstan et d’autres destinations.
L’Arménie découvre ici une règle ancienne du commerce agricole.
Un pays ne sécurise pas seulement ce qu’il produit.
Il sécurise aussi les routes par lesquelles il peut le vendre.
Le raisin au milieu de plusieurs Arménies
Le raisin raconte à lui seul plusieurs pays.
Il existe celui que l’on mange.
Celui qui devient vin.
Celui qui devient brandy.
Celui du petit agriculteur qui vend sa récolte à un intermédiaire.
Celui de l’exploitation modernisée qui maîtrise davantage la transformation et la commercialisation.
La différence entre pauvreté agricole et agriculture rentable tient souvent là : dans la part de valeur qui demeure chez celui qui produit.
Vendre un kilo de raisin brut apporte une marge.
Vendre une bouteille issue de ce raisin crée une marque, un emploi de transformation, du tourisme, de l’exportation et une valeur ajoutée beaucoup plus élevée.
L’avenir rural arménien dépend donc moins de produire toujours davantage que de conserver davantage de valeur autour du lieu de production.
Les intermédiaires et la solitude du petit producteur
Le morcellement des exploitations donne un pouvoir particulier aux intermédiaires.
Un petit cultivateur possède rarement les volumes nécessaires pour négocier seul avec une grande chaîne de distribution. Il ne possède pas nécessairement de chambre froide, de camion réfrigéré, de centre de tri ou de réseau d’exportation.
Il vend donc parfois vite.
Et celui qui doit vendre vite négocie mal.
Les coopératives peuvent ici jouer un rôle central : achats communs de matériel, stockage, conditionnement, transformation, commercialisation collective.
L’idée semble presque trop simple.
Elle est pourtant politiquement délicate dans un espace postsoviétique où le mot « collectif » porte encore la mémoire du kolkhoze. La coopération moderne doit donc convaincre qu’elle réunit des propriétaires sans leur reprendre leur terre.
Partager une machine n’oblige pas à partager le champ.
Élever devient également importer
L’agriculture arménienne ne se limite évidemment pas aux fruits.
L’élevage reste essentiel aux économies rurales. Pourtant, les chiffres des importations montrent les limites de l’autosuffisance.
Pour 2026, les quotas tarifaires prévus concernaient notamment 8 000 tonnes de viande bovine, 13 000 tonnes de porc et 42 000 tonnes de volaille importées selon le régime applicable.
Ces volumes rappellent une chose simple.
Un paysage rural ne garantit pas automatiquement une souveraineté alimentaire.
L’éleveur affronte le prix de l’alimentation animale, les coûts vétérinaires, l’accès aux pâturages, les infrastructures, le transport et la concurrence des produits importés.
Le consommateur, lui, veut un prix bas.
Entre les deux se trouve l’un des conflits économiques les plus anciens du monde : comment payer correctement celui qui nourrit sans rendre la nourriture inaccessible à celui qui mange ?
Le village possède une fonction stratégique
On parle souvent de la désertification rurale comme d’un problème social.
En Arménie, elle possède aussi une dimension territoriale.
Un village frontalier habité n’est pas une donnée identique à un village vidé.
Une parcelle cultivée maintient des routes, justifie des infrastructures, conserve une présence humaine et transmet un savoir du territoire.
L’agriculteur devient alors, sans uniforme, une forme de gardien du sol.
Cette fonction ne doit pas servir à romantiser la pauvreté rurale. Demander à quelqu’un de rester au village par patriotisme tandis que toutes les opportunités économiques sont à Erevan constituerait une étrange conception du sacrifice national.
Si l’on souhaite que les villages restent vivants, il faut rendre la vie rurale viable.
Revenus, écoles, soins, routes, connexion numérique, irrigation, assurance agricole, accès au crédit, matériel, débouchés.
Le patriotisme ne remplace jamais longtemps un salaire.
Ceux qui nourrissent le pays
En 2025, l’agriculture arménienne a progressé d’environ 5,6 %, avec une hausse de 9,7 % pour les cultures et de 1,8 % pour l’élevage.
Ces données sont encourageantes.
Elles ne doivent pourtant pas faire disparaître l’être humain derrière la production brute.
Il existe quelque part à Armavir un homme qui regarde un ciel trop chaud.
Une femme à Gegharkunik qui sait exactement quand planter ses pommes de terre.
Une famille dans l’Ararat qui calcule si l’eau coûtera moins cher que ce que rapportera la récolte.
Un viticulteur à Vayots Dzor qui espère vendre son raisin assez cher pour recommencer l’année suivante.
L’agriculture est parfois présentée comme le secteur le plus ancien de l’économie.
Elle pourrait devenir l’un des plus stratégiques du siècle.
Car à l’époque du changement climatique, des sanctions, des frontières fragiles et des chaînes logistiques mondiales, savoir produire de la nourriture redevient une forme très moderne de puissance.
Un pays peut importer beaucoup de choses.
Il devient plus vulnérable lorsqu’il oublie comment se nourrir lui-même.
Et l’Arménie, sous les vitrines d’Erevan et les écrans de son économie numérique, mange encore chaque matin ce que ses villages ont réussi à sauver.

