ChatGPT Image 27 juil. 2026, 14_35_08
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Des forêts incendiées aux animaux errants, quand le vivant devient une responsabilité publique

Par Marie Taffoureau

Dans « Le Chien et le Chat » de Hovhannès Toumanian, un chien remet une peau au chat afin qu’il lui confectionne un bonnet. Le délai s’allonge, la parole se défile, la confiance se déchire. Une petite dette entre deux voisins devient l’origine légendaire d’une guerre sans fin. Le conte appartient à ces récits que les Arméniens connaissent depuis l’enfance et où l’animal révèle, sous son pelage, les travers de l’homme.

Les chiens d’Erevan n’ont souvent ni bonnet ni maître à qui réclamer des comptes. Les forêts, elles aussi, attendent parfois celui qui répondra du bois coupé, du feu parti d’un champ ou de la route tracée dans un habitat fragile. Entre l’arbre sans défense et l’animal sans adresse apparaît une même question juridique : qui devient responsable lorsque le vivant n’appartient à personne, ou lorsqu’il appartient encore trop facilement à celui qui peut l’exploiter ?

Un pays qui compte chaque arbre parce qu’il en possède peu

Les données internationales situent la couverture forestière arménienne autour de 11 à 12 % du territoire, principalement dans le Tavush, le Lori et le Syunik. Ces massifs protègent les sols, retiennent l’eau, stockent du carbone et abritent une part considérable de la biodiversité caucasienne. Leur faible étendue rend chaque fragmentation plus grave : une forêt coupée par une route, une carrière ou une zone bâtie demeure verte sur la carte tout en cessant progressivement de fonctionner comme un écosystème.

La contribution climatique arménienne actualisée pour 2026-2035 prévoit un programme national de boisement, avec un potentiel particulièrement élevé dans le Vayots Dzor, le Kotayk et le Gegharkunik. Le projet associe extension forestière, restauration des terres, prévention des incendies et adaptation des essences au changement climatique. Planter constitue toutefois le début d’une forêt, jamais son achèvement. Un jeune arbre doit survivre aux sécheresses, au pâturage, aux maladies et à plusieurs décennies de budgets publics.

Un hectare annoncé lors d’une cérémonie peut mourir loin des caméras. La politique forestière devrait donc publier le taux de survie des plantations après trois, cinq et dix ans, en distinguant l’arbre mis en terre de l’arbre devenu forêt.

Quand le feu révèle la forêt administrative

À l’automne 2025, plusieurs incendies ont touché les prairies et zones boisées arméniennes. Dans le Tavush, autour de Dilijan, 669 secouristes, 215 agents de l’écopatrouille et des habitants ont été mobilisés. Le ministère de la Défense effectuait quotidiennement vingt-deux vols d’hélicoptère pour soutenir les opérations et reconnaître les zones menacées. Le feu fut contenu avant d’atteindre les habitations et les principaux bâtiments voisins.

L’incendie ne commence pas toujours avec une flamme exceptionnelle. Il naît dans l’herbe sèche, un brûlage agricole, un mégot, une décharge ou une ligne électrique mal entretenue. Le réchauffement allonge ensuite la saison du risque. En 2025, les systèmes satellitaires ont recensé en Arménie un nombre particulièrement élevé d’alertes liées aux feux. La prévention exige des pistes praticables, des points d’eau, une surveillance rapide et des communes capables d’agir avant que la forêt devienne une urgence nationale.

La première loi arménienne consacrée au climat a été adoptée en janvier 2026 et signée le 12 février. Elle organise l’atténuation, l’adaptation, la planification climatique, le suivi des émissions et les mécanismes de financement. La forêt entre ainsi dans une architecture juridique plus large : elle représente simultanément un puits de carbone, un milieu vivant et une protection contre les effets du climat.

La biodiversité reçoit le monde à Erevan

Du 19 au 30 octobre 2026, Erevan accueillera la COP17 de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique. Près de deux cents États devront y examiner l’application du cadre mondial adopté à Kunming et Montréal, notamment l’objectif de protection et de restauration des écosystèmes. L’Arménie deviendra pendant quelques jours la capitale mondiale du vivant.

Son rapport national de février 2026 reconnaît pourtant que le suivi de la biodiversité reste fragmenté, que les données varient selon les secteurs et que les écosystèmes dégradés ne disposent pas encore d’une cartographie nationale complète. La stratégie révisée prévoit trente objectifs, mais son exécution dépendra de la coordination entre agriculture, mines, infrastructures, tourisme et protection de la nature. Une réserve entourée de routes et de carrières ressemble bientôt à une île dont les espèces ne peuvent plus sortir.

Le léopard du Caucase, le mouflon arménien, l’ours brun et plusieurs oiseaux rares rappellent que la protection d’une espèce passe par celle de son territoire. Un animal inscrit dans le Livre rouge ne lit pas la frontière de la réserve. Il suit l’eau, la nourriture et les corridors que les décisions humaines lui laissent.

Les chiens d’Erevan entrent enfin dans la loi

Le 25 mars 2026, l’Assemblée nationale a adopté la première loi arménienne générale sur le traitement responsable des animaux. Entrée en vigueur le 28 avril, elle régit les animaux domestiques, errants, de service, d’exposition, de sport et de divertissement. Elle affirme que l’animal ressent la douleur et possède des expériences physiques et émotionnelles. L’État reconnaît désormais sa propre responsabilité envers les animaux errants.

Le Code civil continue d’appliquer aux animaux les règles générales relatives aux biens, tout en interdisant l’exercice du droit de propriété d’une manière contraire aux principes de protection animale. Cette formule décrit une transition philosophique encore inachevée : l’animal reste juridiquement appropriable, tandis que sa sensibilité limite les pouvoirs du propriétaire. Il se trouve à la frontière du bien et de l’être.

Une modification adoptée le 3 juillet 2026 a précisé le programme national de capture, stérilisation, vaccination et retour des animaux sur leur territoire. Elle ajoute la promotion de l’adoption, l’éducation du public et l’obligation de rendre publiques certaines informations concernant les refuges. Le droit commence ainsi à regarder la rue comme un milieu de coexistence plutôt que comme un espace à nettoyer.

Stériliser ne suffit pas lorsque l’abandon reproduit la rue

En 2025, le Centre municipal de protection animale d’Erevan a pris en charge 4 140 chiens. Parmi eux, 2 703 ont été stérilisés et vaccinés contre la rage, 671 ont reçu un rappel, 766 ont été euthanasiés et seulement 83 ont été adoptés. Ces chiffres montrent l’ampleur du travail vétérinaire et la faiblesse persistante de l’adoption.

La stérilisation réduit les naissances dans la rue. Elle ne ferme pas la porte par laquelle arrivent les animaux abandonnés, les portées domestiques non déclarées et les chiens achetés puis rejetés. L’identification, l’enregistrement annuel, le contrôle des élevages et la responsabilisation des vendeurs deviennent donc essentiels. La loi de 2026 attribue aux communes des pouvoirs en matière de refuges, de capture, de permis de détention, d’élevage et de vente. Après une première phase soutenue par des subventions nationales, une part du financement reposera sur les budgets locaux.

Une compétence nouvelle sans vétérinaires, sans véhicule et sans refuge risque de rester une laisse juridique attachée au vide. Les petites communes auront besoin de structures intercommunales, de cliniques mobiles et de conventions avec les associations.

Protéger l’animal et protéger l’enfant dans la même rue

Les morsures, la rage et les meutes agressives exigent une réponse publique. La compassion ne dispense pas de sécurité. La sécurité ne justifie pas davantage les empoisonnements, les tirs ou les mises à mort sans contrôle vétérinaire.

Une politique cohérente identifie les animaux dangereux, vaccine, soigne, stérilise, retire de la rue ceux qui ne peuvent y retourner et poursuit les propriétaires qui abandonnent ou laissent divaguer leurs chiens. Elle apprend aussi aux enfants comment approcher un animal, reconnaître la peur et éviter le geste qui provoque l’attaque. La coexistence se construit dans la clinique, dans l’école et dans le quartier.

La manière dont une ville traite ses animaux errants révèle sa conception de l’espace public. Le chien sans maître y devient soit un déchet vivant, soit un être dont la présence doit être organisée avec les habitants.

Le vivant ne connaît pas les administrations séparées

La forêt relève de l’environnement, le chien de la commune, la rage de la santé publique, l’incendie des secours et l’abandon de la police. Le vivant traverse ces bureaux sans comprendre leurs portes. Une vraie politique écologique devrait relier les données forestières, vétérinaires, sanitaires et territoriales.

L’Arménie recevra bientôt le monde pour parler de biodiversité. Elle pourra montrer ses montagnes, ses réserves et le retour fragile du léopard. Sa crédibilité se jouera aussi dans les choses plus ordinaires : un arbre qui survit après avoir été planté, une commune capable d’éteindre un feu naissant, un refuge dont les chiffres sont publics et un chien qui ne naît plus dans la rue pour y mourir sans nom.

Toumanian faisait d’un bonnet mal cousu l’origine d’une inimitié éternelle. Le droit peut encore recoudre autrement la relation entre l’homme et le vivant. L’Arménie retrouvera son ombre lorsque ses forêts pourront grandir, et ses chiens une adresse lorsque la responsabilité cessera d’être errante.